Alberto Moravia : Le mépris / Le grand amour.

 

           Lorsqu’on évoque le mépris, on pense aussitôt au film de Jean-Luc Godard, film qui a magnifié Brigitte Bardot et beaucoup moins au roman qui a permis d’écrire le scénario. Ce roman nous vient tout droit d’Italie et a été écrit par un auteur un peu mésestimé : Alberto Moravia. Le Mépris date de 1954 et a paru aux éditions Bompiani (en France, le livre sera édité en 1955 aux éditions Flammarion).

           Ricardo et Emilia Molteni forment un couple heureux depuis plusieurs années. Ils vivent à Rome, dans un appartement pour lequel Ricardo a sacrifié ses ambitions d’auteur de théâtre pour se consacrer à l’écriture de scénarios de cinéma. Depuis peu, il travaille avec le très suffisant producteur Battista. Or, de ce jour, sa relation avec Emilia se dégrade. La jeune femme avoue ne plus l’aimer, puis le mépriser. Ricardo veut comprendre ce qu’il a bien pu faire pour que sa femme change à ce point de sentiments à son égard. D’autre part, un nouveau scénario est en projet. Ricardo doit travailler avec Rheingold sur un nouveau film dont Battista sera le producteur : il s’agit d’une adaptation de L’Odyssée d’Homère. Pour travailler en paix, Battista met sa belle villa de Capri à la disposition des Molteni et de Rheingold. Très vite, le sujet  du film irrite Ricardo : en effet, Rheingold veut proposer une version moderne et psychologique de l’épopée d’Homère ; il pense que L’Odyssée est une parabole sur la dissolution du couple et que si Ulysse tarde tant à rentrer à Ithaque, c’est qu’il n’a pas envie de retrouver son épouse, Pénélope. Face à cette interprétation qui fait écho à ce qu’il vit avec Emilia, Ricardo décide de mettre fin à sa collaboration avec Battista et Molteni et de rentrer à Rome au plus vite. Mais Emilia refuse de partir. Il faut dire que les choses ne s’arrangent pas au sein du couple. Ricardo soupçonne plus ou moins une relation entre sa femme et Battista et il pense que sa femme le méprise parce que, par opportunisme, il serait complaisant face aux velléités du producteur. Il n’aura jamais la réponse à toutes les questions qu’il se pose. Emilia meurt dans un accident de voiture : Battista la ramenait à Rome car Emilia avait décidé de reprendre sa vie en solo.

             Pour apprécier Le Mépris, il faut aimer les romans introspectifs ; en effet, cette œuvre se situe aux antipodes du roman d’action. Nous sommes donc face à un homme qui commence à douter de l’amour de sa femme, qui s’interroge et l’interroge, qui remet en question les réponses reçues, un homme torturé, indécis, malheureux, impuissant à retrouver grâce aux yeux de son épouse. Cependant, Ricardo - l’homme méprisé par Emilia - mais aussi le lecteur, n’obtiennent que peu d’explications en ce qui concerne ce fameux mépris : d’un côté, Ricardo est le narrateur et le déroulement de l’action est perçu à travers son seul point de vue ; de l’autre, Emilia refuse de s’ouvrir totalement à lui en ce qui concerne le mépris qu’elle éprouve désormais à son égard. D’ailleurs, la jeune femme ne semble pas très intellectualisée : comme beaucoup de femmes des années 50, Emilia s’occupe de son intérieur et ne travaille pas. Avant de rencontrer Ricardo, elle était dactylo. C’est peut-être la raison pour laquelle elle lui répond de manière brute et intuitive sans parvenir à expliquer totalement le cheminement intérieur de ses sentiments. Face à elle, se dresse Ricardo qui, d’une certaine manière, la méprise aussi : en effet, notre aspirant dramaturge en veut à son épouse d’avoir fait de lui un pourvoyeur de fonds car pour offrir à son épouse l’appartement de ses rêves, Ricardo a renoncé à ses ambitions artistiques pour se mettre au service d’un vulgaire producteur de cinéma qui entend bien faire de L’Odyssée d’Homère un film commercial à grand spectacle. Cependant, nous ne sommes pas sûrs que le rêve d’Emilia, c’est de vivre dans un appartement à Rome.  Sans doute que dans le couple formé par Ricardo et Emilia, il y a de nombreux non-dits et de nombreux malentendus qui constituent la source de la désagrégation de leur union.

          Bien entendu, comme dans le film de Godard, le roman fait écho à L’Odyssée d’Homère et met en regard l’art et la vie, l’antiquité et le monde moderne. Si, comme le pense Rheingold, toutes les pérégrinations d’Ulysse à travers la Méditerranée ne sont que prétextes pour retarder le moment de renouer avec une vie de couple insatisfaisante, alors Ricardo est, d’une certaine manière, une sorte d’Ulysse qui erre à travers l’île de Capri en se demandant s’il est encore possible de sauver son mariage. Et Moravia n’hésite pas à décrire ce splendide décor méditerranéen fait de mer et de soleil baignant autant la tragédie moderne de l’incommunicabilité que les guerres et les épopées antiques.

          Alors que préférer ? Le film de Godard ou le roman de Moravia ? Les deux, mon capitaine. J’ai beaucoup aimé le roman basé l’analyse des sentiments, leurs ambigüités, leur complexité ; car dans Le Mépris, il y a de l’amour, de l’amour-propre, de la déception, de la souffrance, de l’espoir, de la lâcheté… bref, si on aime voyager au cœur des tourments de l’âme humaine lorsqu’elle bascule dans l’irréparable, on appréciera forcément ce roman de Moravia. J’ai également beaucoup aimé les différentes visions de L’Odyssée que propose le roman : œuvre purement commerciale et divertissante, œuvre métaphorique et psychologique sur le désamour, ou encore œuvre poétique qui se suffit à elle-même.

          Cependant, l’œuvre de Godard enrichit ces deux aspects et les dépasse en y incluant une dimension tragique. Si le destin d’Ulysse est entre les mains des Dieux qui décident de son sort et de celui de son voyage vers Ithaque, celui des deux époux semble être aussi lié à une certaine fatalité et Godard joue de la couleur rouge et de la couleur bleue pour lier l’aventure moderne et l’aventure antique. Par ailleurs, la villa Malaparte de Capri ressemble à une grande scène de théâtre sur laquelle prennent place des acteurs, quels qu’ils soient : par moments, nous assistons à une farce, par moments, nous assistons à une tragédie. Ainsi, la mort finale de Camille peut sembler être le dénouement tragique attendu et voulu par les dieux, comme elle peut être considérée comme un pur accident.

           Je passe sur l’esthétique un peu kitsch – et par là inoubliable - du film, je passe sur la présence envoutante de Bardot qui magnifie le personnage de Camille… ce sont, pour moi, des raisons supplémentaires d’aimer ce film qui apporte une complexité nouvelle au roman de Moravia. Cependant, de nombreuses personnes trouvent que Godard est très verbeux, ennuyeux, prétentieux et trop intellectualisant. Ces reproches sont aussi souvent adressés aussi à son film Le Mépris, considéré néanmoins comme un chef d’œuvre. Sans doute, le roman de Moravia est-il plus simple et moins emprunté que le film de Godard. Mais c’est sans doute grâce au film de Godard que, pour ma part, je considère le roman de Moravia comme inoubliable.  



17/01/2015
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