Amélie Nothomb : Une forme de vie /Amélie toujours en forme !

 

    C’est un fait bien connu de tous : Amélie Nothomb est une écrivaine très accessible qui répond personnellement aux lettres de ses admirateurs ; avec certains d’entre eux s’établit une correspondance suivie. C’est cette expérience épistolaire qui est au cœur d’Une forme de vie, roman d’Amélie Nothomb paru en 2010 aux éditions Albin Michel.

       Le 18 décembre 2008, Amélie Nothomb reçoit une courte missive de Melvin Mapple, soldat de 2ème classe dans l’armée américaine, soldat stationné depuis plusieurs années en Irak. Peu à peu, une correspondance suivie s’établit, correspondance dans laquelle Melvin se livre progressivement. L’horreur vécue en Irak l’a rendu obèse : pour compenser le mal-être, il mange, il mange. Il mange de plus en plus jusqu’à devenir totalement dépendant de la nourriture. Amélie est vivement intéressée par le cas de Melvin, au début. Puis s’installe un léger malaise : Melvin la phagocyte un peu trop, surtout lorsqu’il décide de faire de son obésité un art et lui demande de rechercher un galeriste afin d’exposer ses photos. Et puis, un jour, plus rien. De but en blanc, sans aucune raison, Melvin cesse d’écrire. Amélie s’inquiète et finit par retrouver Melvin… qui ne se trouve absolument pas en Irak, mais dans la banlieue de Baltimore, au fin fond d’une station-service dans laquelle il s’occupe d’un site internet. Supercherie ! C’est son frère, Howard, qui stationne en Irak. Melvin finira par expliquer à Amélie ses motivations. La jeune femme décide de lui rendre visite avant de renoncer à ce projet.

       Avec une forme de vie, Amélie Nothomb reprend un thème récurrent dans son œuvre : l’obésité, sur laquelle elle offre un double regard ; celui de la personne concernée (Melvin), et le sien. Melvin témoigne de cette souffrance engendrée par l’obésité : il se hait, il se sent minable, il est rejeté par les autres. Cependant, il ne peut s’empêcher de manger : cette activité l’apaise et comble le vide effroyable de sa vie. Il n’y a rien d’autre à dire : manger peut devenir une addiction, aussi difficile à supprimer qu’une autre (drogue, cigarette), c’est une béquille destinée à soulager le mal de vivre et le mal-être. Cependant, lorsqu’Amélie reçoit la photo de Melvin, elle ne peut s’empêcher d’être horrifiée, dégoûtée, de considérer cet être atteint d’obésité morbide comme un monstre, un être à la limite de l’humanité. Ainsi, point de regard complaisant, apitoyé, sur l’obésité : Amélie, comme moi, comme tant d’autres, portons un regard négatif sur les obèses, même si nous sommes bien conscients de la douleur qu’elle provoque chez ceux qui en sont atteints. A travers le regard d’Amélie, c’est le regard de toute une société sur le phénomène de l’obésité qui nous est livré.

        Ensuite, le roman a aussi l’intérêt d’esquisser un portrait inédit d’Amélie : l’écrivaine épistolaire. Comment s’attache-t-elle à certains de ses correspondants ? Comment conçoit-elle sa place dans leur vie ? Comment conçoit-elle leur place dans la sienne ? Par ci par là, quelques conseils pour une correspondance agréable : point de missive trop longue, rédiger une vraie réponse, à savoir qu’on reprend ce que l’autre a dit pour mieux rebondir dessus. Et puis, quelques confidences amusantes sur les lettres aberrantes qu’elle a pu recevoir, sur les réflexions qu’elle déteste.

        Et puis, il y a le titre, une forme de vie, qui pointe du doigt la problématique soulevée par le roman. En effet, Melvin a fait croire à Amélie pendant des mois qu’il était en Irak ; il s’est inventé une vie fictive qu’il a livrée à Amélie. Ainsi, pendant des mois, Amélie s’est imaginée une personne, elle est entrée dans les confidences d’une vie de soldat américain basé en Irak. Du fond de sa banlieue de Baltimore, le vrai Melvin, qui n’est jamais sorti de son trou, qui passe sa vie à manger devant son ordinateur, exultait : au moins, dans l’esprit d’une personne qu’il admire, il est quelqu’un ! Lui qui n’est personne, lui qui mène une non-existence de solitude et d’enfermement ! Ainsi, le livre aborde avec beaucoup de clairvoyance le thème de la mythomanie dans les rapports humains : que n’est-on pas prêt à faire pour exister dans le regard d’une personne qu’on aime ! Et cette existence supposée, fictive, fabriquée, prend parfois des proportions plus importantes que l’existence réelle. La vie est ailleurs, comme dirait mon écrivain favori, Milan Kundera. On touche également ici à la création romanesque : fabriquer des personnages de roman, n’est-ce pas construire des vies que l’on expérimente par procuration ? 

        Encore une fois, Amélie nous ravit avec une œuvre simple, facile à lire, mais qui soulève des questions intimes du rapport à soi et aux autres…. Après tout, ne sommes-nous pas tous des Melvin-obèses en puissance ? Qui n’en a pas un peu rajouté sur soi pour vivre plus fort dans la pensée d’une personne admirée ? C’est une forme de vie plus intense, c’est la forme de vie qu’on espère, c’est la forme de vie dont on rêve.



20/09/2014
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