Angela Huth : De toutes les couleurs /Un roman haut en couleurs !

                Bleu ! Blanc ! Rouge ! Vert ! Orange ! Rose ! En ces temps de campagne électorale, les hommes politiques affichent la couleur et les citoyens français en discutent, en débattent, avant de choisir celle qu’ils préfèrent en majorité. Mais fi de la politique ! Dans le roman d’Angela Huth, De toutes les couleurs, paru en 2005 aux éditions du Quai Voltaire, il est seulement question de toutes ces teintes qui colorent le cœur et les sentiments humains.

                Isabel et Dan, la quarantaine, est un couple uni et solide. Ils ont une fille : Sylvie, et une bonne : Gwen. Isabel confectionne des masques de fête, Dan travaille dans le marketing, même si sa passion, c’est le théâtre : en effet, notre héros s’acharne à écrire des pièces qui lui sont régulièrement retournées. Le meilleur ami de Dan, Bert, lassé de la vie New Yorkaise, est de retour à Londres. Retrouvailles très conviviales autour d’un repas auquel est également invitée la meilleure amie d’Isabel : Carlotta. Cependant, entre Bert et Carlotta, la sauce ne prend pas. En effet, Bert ne tarde pas à tomber amoureux d’Isabel (Aïe ! La femme de son meilleur ami !). Quant à Carlotta, elle est très attirée par Bert, mais se rend bien compte de l’indifférence de ce dernier à son égard. Un soir, Dan et Carlotta échangent un baiser impromptu… Dan culpabilise et craint les bavardages de Carlotta. Cependant, ces attirances, ces désirs, ces sentiments, resteront lettre morte… Lettre morte ? Il est vrai que Dan a quand même l’idée d’une nouvelle pièce : Cachotteries, dans lequel il met en plein dans le mille, comme on dit ! En attendant, son ami, Bert, et l’amie d’Isabel, Carlotta, se découvrent des atomes crochus… Ainsi, tandis que la vie d’Isabel et de Dan continue de s’écouler tranquillement à Londres, Bert et Carlotta s’installent dans le Nordfolk pour un happy end… en demi-teinte.

                De toutes les couleurs se présente comme un roman polyphonique dans lequel la narration échoit à tour de rôle à six personnages qui ainsi se croisent et se décroisent au fil des événements. Présentation des acteurs : Isabel, 40 ans, confectionneuse de masques à Londres, mariée à Dan, très troublée par Bert ; Dan, la quarantaine, dramaturge amateur, marié à Isabel, vaguement attiré par Carlotta ; Bert, meilleur ami de Dan, amoureux d’Isabel, vaguement attiré par Carlotta ; Carlotta, femme d’affaires, meilleure amie d’Isabel, amoureuse de Bert, vaguement attirée par Dan ; Gwen, la bonne, la cinquantaine, une vie amoureuse quelque peu tumultueuse ; Sylvie, fille de Dan et d’Isabel, adolescente, témoin extérieur des imbroglios sentimentaux des adultes.

                Ces six personnages vont se croiser et se décroiser dans un vaudeville sentimental doux-amer qui met en relief certains aspects des rapports humains.

                Tout d’abord, l’amour et ses tourments sont ici déclinés de manière subtile, dans une palette de couleurs aussi diverses que variées. Le couple Isabel-Dan a beau être solide et basé sur des sentiments durables, il n’empêche que la douce monotonie de la vie va l’égarer quelque peu dans des chemins de traverse inattendus : Isabel va être secrètement attirée par Bert, l’ami de Dan, tandis que Dan est victime d’un moment d’égarement de son désir vers Carlotta, l’amie d’Isabel. Cependant, ces attirances plus ou moins profondes resteront secrètes, non avouées, car il est hors de question de remettre en cause tant d’années de mariages réussies. Les autres personnages sont confrontés à l’amour impossible : Bert, tout d’abord, aime passionnément Isabel, mais ne lui avoue pas car elle est la femme de son meilleur ami. Carlotta aime Bert, mais cet amour n’est pas réciproque. Reste Gwen, la bonne qui a vécu un premier amour merveilleux, puis un mariage ennuyeux, puis une relation trouble… pour enfin rencontrer Henry avec lequel elle souhaite partager une amitié-amoureuse, rien de plus. Ainsi, le roman donne-t-il une vision douce-amère de l’amour : entre celui qui s’étiole avec le temps, celui qu’on rate, celui dont on rêve mais qui s’avère impossible, les couples établis ne correspondent pas à la carte des sentiments amoureux éprouvés ; en effet, les couples établis sont basés sur l’amitié durable plus que sur l’amour-passion ou le désir. Par ailleurs, le fait que les sentiments restent secrets induit tout un tas de malentendus grinçants ; prenons par exemple, le couple final Bert-Carlotta. Si la jeune femme est amoureuse de Bert, ce sentiment n’est pas réciproque : Bert désire Carlotta, il finit par s’entendre à merveille avec elle, par devenir son amant, par vivre avec elle, mais c’est d’Isabel dont il rêve secrètement. Cependant, Carlotta pense que Bert l’aime, elle souhaite avoir un enfant de lui. Bref, les deux protagonistes du couple ne sont guère en phase !

                Par ailleurs, tous les personnages souffrent de solitude : même si les couples s’établissent, chacun reste seul avec ses secrets, ses préoccupations, ses occupations… et tout ceci n’est guère partagé. Ainsi, Dan est-il obsédé par ses pièces de théâtre, il vit pour l’écriture, tandis que son épouse, Isabel, s’occupe de ses masques. Leur fille, Sylvie s’occupe de sa scolarité, de ses amitiés… Et ainsi de suite. Chacun mène sa vie parallèlement à celle des autres et les existences ne se fondent pas les unes dans les autres. Bref, l’autre reste un mystère constant. De plus, ce repli constant sur soi amène chacun à se leurrer sur l’importance qu’il représente aux yeux des autres. Lors du dernier dîner chez Dan et Isabel, chacun a une grande révélation à faire aux autres ; chacun se demande en son for intérieur comment les autres vont réagir à cette annonce, à quel moment il faut intervenir. Finalement, les grandes révélations vont se succéder dans l’indifférence ou dans l’incompréhension. On est bien peu de chose !

                Enfin, si la problématique de la nouvelle pièce de Dan, c’est justement celle que vivent les personnages, à savoir la distorsion entre le masque qu’on affiche en société et la nature profonde des sentiments qui nous habitent, ce ne sont pas les couples qui sont ébranlés par ces secrets chassés-croisés amoureux : ce sont les amitiés qui le sont. Si le tandem amical Dan-Bert résiste bien, l’amitié entre Carlotta et Isabel va peu à peu se ruiner. Peut-être les femmes sont-elles, entre elles, plus jalouses, plus envieuses que les hommes entre eux ? Toujours est-il que Carlotta est jalouse de son amie Isabel, mariée, sans histoire… sans doute inconsciemment sent-elle également que Bert est attiré par elle. Bien entendu, la dispute éclatera entre les deux femmes… pour une queue de poire, certes ! Mais dans le fond, la rancœur est importante et bel et bien installée.

                Bref, vous l’aurez compris, Angela Huth nous a concocté, avec De toutes les couleurs, un roman subtil, avec des personnages bien campés dans leurs ambiguïtés sentimentales… De la rencontre de ces six itinéraires solitaires et personnels naît une ironie bien sentie sur les malentendus et les faux-fuyants qui existent dans les rapports humains. Une partition aux tonalités étonnamment justes…  de quoi se dire que pour être juste, il faut faire dans la nuance et non dans la brutalité d’une seule couleur ; mais c’est le lot de toute élection : tu n’as le droit qu’à une seule couleur.



07/09/2014
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