Benoît Duteurtre : A nous deux, Paris/Benoît 1 – Moi, 2.




     Il paraît bien prétentieux, le titre de ce roman – A nous deux, Paris - paru en 2012 aux éditions Fayard, roman qui semble placer l’auteur - Benoît Duteurtre – dans la lignée de Balzac et son héros, Jérôme Demortelle, dans celle des Rastignac. Alors, qu’en est-il de l’un et de l’autre ?

     Jérôme Demortelle est issu d’une famille normande assez bourgeoise ; le jeune homme entame des études d’histoire de l’art et parvient à convaincre ses parents que seul Paris peut convenir à ses ambitions. Il s’installe dans un appartement que possède sa grand-mère dans le XIVème arrondissement. Cependant, le jeune homme est passionné par la musique. A cette époque, il goûte le free jazz et c’est dans un petit club du quartier des Halles qu’il assiste à un concert du pianiste Lubat et de la chanteuse Minna. Celle-ci le prend immédiatement sous son aile et en fait son nouveau pianiste. Grâce à elle, Jérôme pénètre le monde interlope parisien. Cependant, Minna s’avère être une artiste assez tyrannique et ses talents, plutôt hasardeux. Très vite, son public se tarit. Première traversée du désert pour notre grand artiste. Cependant, aux très selects « bains-douches », il rencontre un chanteur avec lequel il enregistre un titre à succès intitulé Paris-Cuba. Jérôme connaît alors une vie de noctambule tapageuse : Mélanie,  une amie, l’initie à la coke dont, bientôt, il ne parvient plus à se passer. Côté vie privée, il commence à vivre une vie d’homosexuel sans attache. Jusqu’au jour où Mélanie tombe entre les mains des flics, où sa grand-mère décide de louer l’appartement à une cousine. Jérôme déménage : Pigalle est son nouveau point de chute, manutentionnaire au BHV est son nouveau job. Benoît Duteurtre offre ensuite à cette histoire trois dénouements différents : les deux premiers sont totalement déjantés et irréalistes ; 1- Jérôme se lance dans une vie sexuelle effrénée, contracte le sida et meurt pitoyablement seul dans un hôpital ; 2 – Jérôme donne des cours de piano à de vieilles bourgeoises, devient gigolo et très riche  3- Jérôme devient ce qu’il a toujours été : un succédané de Benoît Duteurtre lui-même, qui jette sur les années 80 un regard nostalgique et désabusé.

     Bien difficile de formuler un avis tranché sur cette œuvre que j’ai lue presque d’une traite, mais que j’ai trouvé agaçante et prétentieuse. Sans doute ai-je été charmée par cette plongée dans les années 80, même si le monde qui fait l’objet du roman m’est inconnu. Sans doute aussi, l’ironie de l’auteur et le regard distancié qu’il porte sur son héros – lui-même – ont aussi contribué à l’appétence que j’ai eue pour ce livre. Cependant, je ne peux dire que  A nous deux, Paris, soit un bon roman.

D’abord, ce livre n’est que prétendument un roman. Benoît Duteurtre est bien trop égocentré, bien trop narcissique pour avoir la capacité de se détacher de lui-même et de donner vie à un véritable héros romanesque. Benoît Duteurtre ne sait parler que de lui-même.  Disons donc que sans être totalement autobiographique, A nous deux, Paris, relèverait plutôt d’une sorte d’autofiction qui sous des dehors ironiques et distanciés s’avère être totalement complaisante et auto-satisfaite.

Bien évidemment, Benoît Duteurtre s’offre une jolie satire de la jeunesse, de son énergie qui s’oriente souvent à l’aveugle, de son innocence et de sa naïveté. Jérôme est donc un jeune homme passionné par la musique, le piano. Cependant, ses goûts musicaux sont encore mal affirmés et il change de passion en une seconde : du jazz au punk… finalement, c’est le funk et James Brown qui enflamment notre héros décidément très fougueux et emporté dans ses passions. Ce qui est gênant pour le lecteur, c’est que Benoît Duteurtre confond parfois roman et traité de musicologie. Lorsqu’il s’adonne à la création musicale, Jérôme raconte avec passion ses sources d’inspirations, ses modulations d’accords et autres détails techniques dont on n’a que faire. Mais l’auteur, je le répète, parle surtout de lui. S’il était cuisinier, on aurait droit au descriptif de ses meilleures recettes pour gastronome confirmé. Bref, passons.

     Point positif : on s’amuse beaucoup de la naïveté de ce personnage. Jérôme manque singulièrement de personnalité. C’est en tout cas ce qui ressort de la lecture de l’ensemble. Je ne sais si Benoît Duteurtre a pleinement conscience de l’image désastreuse qu’il donne de lui-même et du monde de la nuit. Certes, il se livre à une satire des années 80, de la jeunesse et d’un certain milieu noctambule très « bobo ». Cependant, on a souvent l’impression qu’il fait preuve d’ironie au coup par coup et que finalement, il est surtout attendri par cet univers de sa jeunesse aujourd’hui disparu. Ce manque de cohérence dans le point de vue adopté donne de l’ensemble une image pathétique. Jérôme Demortelle n’est qu’une pauvre lopette accro à une marque de journal qui semble faire la pluie et le beau temps sur ce qu’il faut détester et adorer : le magazine Actuel. Il n’est qu’une pauvre lopette qui se laisse martyriser par une pseudo artiste hystérique à l’improbable talent : c’est ainsi qu’il accepte de grimacer et de se tortiller, affublé d’une jupe à franges, devant son piano du club de jazz de la Chapelle des Lombards. Il n’est qu’une pauvre lopette lorsqu’il se croit très cool grâce à ses goûts musicaux, ses quelques fringues bien typées, et surtout, son addiction à la très branchée « coke » que tout le monde prend aux Bains-Douches, club très select pour l’entrée duquel il aurait vendu père et mère. Il n’est qu’une pauvre lopette quand il se réveille aux côtés d’une folle pathétique qu’il a prise pour le prince charmant, la veille, alors qu’il était totalement défoncé… plus loin, il juge « glauque » le monde de Pigalle et sa faune de pervers et de prostituées pas bien classes : mais je trouve que toutes ces rencontres masculines d’un soir dont il est question dans le roman ne valent pas mieux et sur ce point Benoît Duteurtre n’a pas beaucoup de clairvoyance.

     Inutile de dire qu’on nage en plein dans ce que je déteste : le monde branché et futile des apparences où la pose qu’on prend remplace la cervelle et la libre-pensée. Pourtant, Benoît Duteurtre n’est pas dupe de ce monde. La fin dresse de ces années un bilan amer. Il ne reste rien de ce Paris underground et les lieux où toute cette faune interlope se retrouvait à l’époque ont cédé la place à ces endroits très méprisables fréquentés par la masse inculte et non triée sur le volet (comme c’était le cas aux Bains-Douches, par exemple, où une certaine très cultivée « Farida » puis « je ne sais quoi » t’envoyait dans le mur si tu n’étais pas un « hype » man : alors là, c’est sûr que c’est un lieu très classe, les Bains-Douches… et je n’évoquerai même pas ce qui se passe à l’intérieur car moi, je suis une recalée de chez recalée : je ne sais même pas à qui ça ressemble, cet endroit, sauf peut-être l’ai-je quand même entrevu dans une émission d’Ardisson, qui à l’époque fumait comme un pompier en lançant des très cools « tu suces dès le premier soir ? » : ces nouveaux lieux sont donc : les kebabs, les magasins divers et variés insipides pour foule « emplouquaillée ».  Bref, ce monde évoqué – dont on sent quand même poindre, chez l’auteur, la nostalgie du « c’était bien, c’était fou » - était surtout un monde d’illusions et d’apparences qui se prenaient au sérieux.

     Reste donc le thème de la conquête de Paris. Dans ce livre, Benoît Duteurtre tente d’évoquer et de cerner l’essence de ce pouvoir de fascination qu’exerce sur les esprits la capitale française. Il consacre d’ailleurs deux parties à la ville : le parfum de Paris et le temps de Paris. Deux aspects évanescents et fugaces. Paris n’est qu’un mythe qui est en passe d’être détrôné par d’autres villes comme New-York. Finalement, la conquête de ce mythe n’est qu’un leurre et c’est de manière très instable et chaotique que Jérôme Dumortelle se fraie un chemin dans la faune de la capitale.   

     Ainsi donc, il faut trancher : tant pis pour Benoît Duteurtre. Je classe bien péniblement ce roman inclassable, à la fois très addictif et détestable, dans une catégorie mitigée qui ne lui convient pas : « on aime assez ». C’est qu’il faut bien décider si on aime ou si on déteste. Le mélange des deux donne de l’eau tiède. Il faut quand même bien dire que l’ensemble est totalement bancal. Alors, il ne faudrait pas non plus surcoter ce livre qui ne donne des années 80 qu’une image partielle et très parisienne.



13/02/2016
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