Edgar Hilsenrath : Nuit/Nacht und… inoubliable

 

      Il est très difficile d’écrire sur la shoah ou les ghettos de l’horreur qui lui sont liés. C’est une gageure que relève Edgar Hilsenrath dans son roman : Nuit, paru en France seulement en 2012 aux éditions Attila. Qu’Hilsenrath ait fait l’expérience du ghetto n’est sans doute pas étranger à la force de ce roman très noir.

      Nuit raconte le quotidien du ghetto de Prokov, situé aux frontières de la Roumanie. Mais peu importe l’endroit où il se trouve : le ghetto est un endroit coupé du monde duquel on ne sort pas, dans lequel on tourne en rond avant de tomber par terre, anéanti par la faim, le froid ou la maladie. Ranek est le personnage principal de ce roman, mais gravitent autour de lui bien d’autres silhouettes : elles ont parfois un nom : Deborah, Sigi, Dvorski, parfois, elles sont vaguement appelées : la vieille, le rouquin, le chauve, le coiffeur, l’ondulé… comme si leur identité était déjà un vieux souvenir. 

      La principale activité de Ranek, c’est de trouver à manger. Pour assouvir sa faim, il va très loin. Il y a longtemps que les questions morales l’ont quitté : il arrache les dents en or des cadavres, au risque d’y laisser sa peau lorsqu’il doit franchir la limite du ghetto. Lorsque son frère meurt, il lui fracasse la tête pour récupérer sa dent.

      Dormir est aussi une préoccupation quotidienne : il vaut mieux trouver une place à l’intérieur d’un asile de nuit, même bondé, pour échapper aux rafles policières nocturnes. Alors, pour avoir une meilleure place, on attend qu’un des locataires meure.

Protéger ses maigres biens est une nécessité, car le vol est monnaie plus que courante. Un pauvre gars s’est ainsi fait voler sa jambe de bois pour en faire du feu.

      Evidemment, dans de telles conditions, la promiscuité est poussée à son paroxysme : parfois, on fait venir le docteur pour un curetage et alors, c’est tout le dortoir qui assiste à l’opération, curieux et avide d’un spectacle inédit. Les latrines sont un lieu qu’on partage à plusieurs, hommes et femmes confondus, surtout lorsque la dysenterie frappe.  

       Par ailleurs, le ghetto est le lieu de tous les trafics et certains s’en tirent bien. Le coiffeur achète et revend tout et n’importe quoi. Il s’achète les faveurs d’un jeune homme. Le bordel est aussi un endroit où les femmes vivent plutôt bien. Les soldats ou la police viennent y faire leur petite affaire et les prostituées détiennent de la nourriture. La prostitution est d’ailleurs un moyen de subsister ; la vieille offre ses charmes – plutôt tristounets – en échange d’un quignon de pain. Mais globalement, les femmes sont des proies faciles pour les hommes qui n’hésitent pas à les violer.

       Dans un tel monde, on se demande bien s’il reste un peu d’humanité quelque part. Les cadavres jonchent les rues dans la plus grande indifférence. Lorsqu’on les a dépouillés,  ils gênent tout le monde quand il faut les évacuer car les forces physiques des vivants sont épuisées. Parfois, les enfants, intrigués, leur jettent des cailloux pour voir s’ils bougent encore.

       Pourtant, eh oui, dans un tel monde, il reste une fibre d’humanité. Ranek aime sa belle-sœur, Déborah, et prend soin d’elle, partage avec elle sa nourriture. Il la lui donne alors qu’il se traine, alors qu’il n’est plus qu’un squelette ambulant en sursis. A sa mort, Déborah, qui a récupéré le bébé de Moishé, mort du typhus, décide d’élever ce dernier malgré les difficultés… et c’est peu de le dire.

       La force de Nuit, c’est son ton : le roman se développe selon une suite de scènes du quotidien qui finissent par se répéter, car les préoccupations sont toujours les mêmes et la vie se déroule en vase clos. Pourtant, paradoxalement, c’est la vie qui ressort de l’ensemble ; en effet, les dialogues très vivaces abondent et donnent cet effet grouillant. Par ailleurs, l’horreur est devenue tellement banale qu’elle n’ébranle personne. Ainsi, l’auteur ne s’apitoie jamais, ne dénonce jamais, ne s’indigne jamais. Il dit, c’est tout. Il donne à chaque événement la place qui lui incombe dans le déroulement du quotidien. Lorsqu’un homme, étique et si faible qu’il tombe dans la fosse des latrines alors qu’il fait ses besoins, on le laisse se noyer dans la merde. Une misère de moins. Et puis, il fait nuit. Personne ne se sent d’humeur à le sortir de là. Le lendemain, tout le monde a oublié.

       Selon moi, Nuit est un roman incontournable pour le souvenir des horreurs du nazisme. On se souvient que l’horreur, ce n’est pas que les camps, c’est aussi les ghettos. Ainsi, le lecteur est plongé au cœur du ghetto de Prokov et finit par s’habituer à l’horreur, comme c’est le cas de ses habitants. Mais lorsqu’on referme Nuit, on est glacé.



27/02/2016
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