Emile Zola : La fortune des Rougon/ Ô fortuna !

          Depuis quelques temps, je me suis relancée dans la lecture des musts de la littérature classique. C’est avec beaucoup de plaisir que je lis ou relis et consolide mon approche de cet auteur que j’affectionne particulièrement : Emile Zola. J’ai décidé de commencer la saga des Rougon-Macquart par… le début, pardi ! La fortune des Rougon, c’est le premier tome de l’histoire de cette famille. Si la Débâcle signe la chute du second empire, la fortune des Rougon inscrit la genèse des Rougon-Macquart dans l’avènement de Louis-Napoléon Bonaparte, qui fait suite au coup d’état du 2 Décembre 1851, coup d’état qui a mis fin à la seconde république.

       Nous sommes dans le sud de la France, à Plassans. Deux jeunes amoureux, Miette et Silvère, prennent part à l’insurrection républicaine destinée à combattre les velléités impériales de Louis-Napoléon Bonaparte. Alors que la troupe des insurgés approche de Plassans, nous pénétrons à l’intérieur de la ville qui se prépare à l’affrontement. Mais avant de rentrer dans le feu de l’action, nous allons faire connaissance d’une famille qui s’apprête à faire sa fortune sur le cadavre de la république. Cette famille, c’est les Rougon-Macquart. A l’origine, il y a Adélaïde Fouque, une femme malade des nerfs. Elle épouse le paysan Pierre Rougon dont elle aura un fils prénommé lui aussi Pierre. Lorsque son mari décède, Adélaïde tombe amoureuse d’un contrebandier : Macquart. De ce second amant, elle aura un fils - Antoine – et une fille : Ursule. Plus tard, Pierre Rougon épouse Félicité : ensemble, ils auront trois enfants : Eugène, Aristide et Pascal. Le premier devient avocat à Paris ; le second, républicain plus ou moins convaincu, signe des articles venimeux dans le journal de Plassans. Pascal, féru de sciences, devient médecin. Le couple Rougon a mis toutes ses espérances dans ses enfants. Pour leur donner une bonne instruction, ils se sont sacrifiés. Il faut dire que Pierre et Félicité sont des enragés : ils veulent être riches et influents. Ils veulent jouir. Mais ce n’est pas leur petit commerce d’huiles et de graines qui leur donne satisfaction. Cependant, Eugène, qui a des accointances politiques, prévient ses parents : Louis-Napoléon Bonaparte fomente un coup d’état qui va abattre la république. Il va réussir. Il faut se mettre du bon côté, soutenir celui qui saura récompenser ceux qui l’auront aidé à prendre le pouvoir. Cependant, Pierre a un rival : son demi-frère Antoine. Celui-ci est jaloux de la réussite de Pierre Rougon. Il a épousé Fine et a eu trois enfants : Lisa, Gervaise et Jean. Paresseux et jouisseur, il exploite le travail de sa femme et de ses enfants. Mais lorsqu’elle décède, et que ses enfants s’affranchissent du joug de leur père en allant faire leur vie ailleurs, Antoine devient jaloux de son demi-frère, Pierre Rougon. Cependant, les événements vont venir bouleverser cette donne. Pierre Rougon décide de soutenir le coup d’état dans l’espoir d’une proche fortune. Depuis quelques temps,  son salon est le lieu de rassemblement des bourgeois réactionnaires de Plassans. Pierre prend leur tête et fomente un plan destiné à se mettre en lumière à peu de frais. Il fait courir le bruit que les troupes républicaines vont venir saccager la bonne vieille ville de Plassans. Avec son demi-frère, Antoine – qui a monnayé son coup de main - il met sur pied un guet-apens : Antoine doit venir avec quelques républicains vaguement armés prendre la mairie. Pierre les y attend, bien armé. Résultat : quelques cadavres, surtout des républicains, bien entendu. Partout, dans Plassans, on salue le courage de Pierre Rougon, le sauveur de la ville ! Il lui ne reste plus qu’à attendre le poste bien en vue que l’empereur lui donnera bientôt. Mais que sont devenus les deux jeunes amoureux qui ont rejoint la troupe des insurgés républicains ? Ils sont morts. Miette a été tuée dans l’affrontement des insurgés avec l’armée chargée de rétablir l’ordre. Silvère – petit-fils d’Adélaïde et neveu de Pierre Rougon – trouvera lui aussi la mort : s’il a blessé le gendarme Rengade dans l’affrontement, ce dernier saura se venger lorsque Silvère sera fait prisonnier.

          La fortune des Rougon n’est sans doute pas le meilleur roman d’Emile Zola et ce pour plusieurs raisons.

         Tout d’abord, la construction de l’œuvre est très apparente ; elle est bâtie sur un système d’oppositions très marquées qui soutiennent de manière quelque peu artificielle, une vision du monde binaire et manichéenne. La fortune des Rougon, roman initial de la saga des Rougon-Macquart, inscrit l’histoire de cette famille dans la fin de la seconde république, assassinée par le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte et l’instauration du second empire ; ainsi, Zola oppose avec violence les deux régimes : la République qu’on assassine est incarnée par le couple de jeunes amants – Silvère et Miette – qui trouve la mort, fauché en pleine jeunesse, lors des émeutes qui opposent les insurgés républicains et l’armée garante de l’ordre. Le second empire et son esprit bourgeois, étroit, conservateur sont incarnés par la famille de Pierre Rougon. On se rend compte que les deux amants évoluent à l’extérieur de la ville de Plassans, dans la belle nature du sud de la France, tandis que les bourgeois qui préparent le règne de Louis-Napoléon Bonaparte s’inscrivent dans le petit salon jaune pisseux de Pierre et Félicité Rougon et de manière générale, ils restent bien confinés entre les remparts de la ville : par cette première opposition, Zola souligne la liberté attachée à l’idée républicaine, tandis que l’empire ressemble à une sorte de prison.

         Par ailleurs, les aventures des deux amoureux qui s’insurgent contre Louis-Napoléon Bonaparte et celles des bourgeois qui veulent le règne de ce dernier ne se croisent pas : les chapitres consacrés aux uns et aux autres sont bien distincts et Zola va jusqu’à changer de registre lorsqu’il évoque les uns ou les autres. D’ailleurs, le dénouement du roman est double : tandis que dans le salon jaune, les bourgeois qui ont soutenu Louis-Napoléon Bonaparte se goinfrent et se congratulent, le jeune Silvère, ardent républicain, trouve la mort à l’endroit où il a rencontré son amoureuse, Miette ; il est tué d’une balle dans la tête.

 

        Pour raconter l’amour de Silvère et Miette, Zola s’inscrit dans une veine romantique étonnante pour un naturaliste qui offre habituellement une vision noire de  la comédie humaine. Nos deux amoureux se rencontrent dans le cimetière désaffecté du Mas-Jeffrein, là où les morts semblent chuchoter à l’oreille des amants qu’il faut s’aimer avant de disparaître, qu’il ne faut pas perdre de temps dans les hésitations. Puis, pour s’abriter des cancans venimeux des bourgeois qui hantent la ville de Plassans, Silvère et Miette trouvent refuge dans la nature qui leur offre sa protection : les arbres et leurs frondaisons les cachent des regards inquisiteurs, les vallons sont autant de lits invitant à l’amour ; chaque saison offre ses possibilités particulières pour se cacher et s’aimer. Pourtant, nos deux tourtereaux restent chastes et innocents ! Ces chapitres consacrés aux amants sont un peu longuets et ressemblent plus à du Victor Hugo qu’à du Zola. Cependant, ce parti-pris d’une écriture et d’une inspiration romantiques se justifie : la seconde république, si brève, animée d’idéaux si généreux, fauchée en pleine jeunesse, est bien le résultat des aspirations du mouvement romantique mené par Victor Hugo et ses idées démocrates et chrétiennes fondées sur la Vérité, la Justice et la Charité. Elle aura aussi  quand même permis d’abolir l’esclavage ; elle serait allée bien plus loin dans sa quête du bonheur universel si elle avait perduré !  

 

        Alors bien sûr, pour traiter de l’insurrection des républicains, Zola utilise des images et des scènes assez didactiques : Miette est le porte-drapeau du mouvement, et sa description fait immédiatement penser à l’allégorie de la révolution : La liberté guidant le peuple, le célèbre tableau du peintre romantique Delacroix. Egalement, la mort de Miette est pathétique et édifiante : la jeune fille reçoit une balle dans le ventre et meurt entre les bras de son amoureux Silvère ; mais avant de mourir, elle voudrait connaître le grand frisson de l’amour ! Dommage pour elle, Silvère est trop timide et effrayé : il la laisse mourir dans le froid du mois de Décembre.

        Bien évidemment, là où on préfère Zola, c’est quand il est pleinement fidèle à ses aspirations naturalistes : les chapitres consacrés aux magouilles des Rougon-Macquart pour obtenir une place influente sont les plus jouissifs ; ils sont cruels et offrent une vision au vitriol de ces aspirants notables qui ne sont que de petits bourgeois provinciaux, mesquins et arrivistes. Tandis que le mollasson et couard Pierre Rougon se demande s’il doit ou non soutenir le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte, tandis que derrière lui, sa femme, Félicité, tire les ficelles pour que demain, ils puissent enfin jouir d’une place influente à Plassans, les seconds couteaux hésitent : s’engager contre la république ? Soutenir Pierre Rougon ? Rester ou quitter le navire ? A l’heure où la pitoyable campagne présidentielle donne une bien vilaine image du monde politique, La fortune des Rougon résonne étrangement dans nos esprits tant la satire sociale et morale de cette bourgeoisie avide de pouvoir et d’argent est encore d’actualité. Les infortunes des Fillon, ces vilains cancrelats jouisseurs et corrompus, donnent des suées froides aux mesquins seconds couteaux qui quittent le navire tant il est vrai que l’homme qu’ils ont soutenu dans l’espoir d’avoir la bonne place n’est sans doute plus qu’un tocard qu’il faut laisser tomber… Mais qui vont-ils soutenir alors ? Ils ne le savent peut-être pas encore ! Fichtre ! Soutenir celui qui saura récompenser généreusement les serviles : « Bon appétit, messieurs ! », pour reprendre la célèbre tirade de Ruy Blas contre les conseillers du roi d’Espagne qui se partagent le pouvoir et le royaume.

      Cependant, il ne faut pas croire que Zola ne sabre pas aussi les républicains : si les Rougon constituent la veine bourgeoise de la famille, les Macquart incarnent la veine populaire et prolétaire. Antoine Macquart, républicain (mais s’il adopte cette position politique, c’est plus par haine et par opposition à son demi-frère, Pierre Rougon, que par réelle conviction) est peut-être le plus détestable de tous les personnages : paresseux, il exploite le travail de sa femme, de ses enfants, va boire leur salaire durement gagné au bistrot du coin. Lorsque le coup d’état éclate, il vire de bord et s’unit – moyennant finance – à son demi-frère honni pour renverser la république au prix du sang de quelques républicains convaincus. 

       Pour terminer, dans ce premier opus des Rougon-Macquart, Zola plante la généalogie de cette famille et, fidèle à son projet naturaliste, il s’attache à évoquer l’hérédité de ses personnages aux origines perverties. Adélaïde est malade des nerfs. Elle est sujette à des crises. Cette hérédité se transmet de différentes manières à sa descendance, selon les milieux sociaux dans lesquels ils s’inscrivent. Ainsi voit-on émerger de manière émouvante le grand projet de Zola d’écrire l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire.

      Ainsi, c’est tout naturellement que la fortune des Rougon rejoint mes coups de cœurs : même si ce roman n’est pas le meilleur opus d’Emile Zola, il est nettement au-dessus de ce qu’on peut lire de manière générale. Si l’histoire d’amour et d’aspiration à la liberté de Silvère et de Miette est un peu mièvre et pétrie d’un romantisme à la Victor Hugo quelque peu réchauffé, elle est aussi touchante, émouvante et annonce le roman Une page d’amour, sorte de parenthèse  lumineuse dans la noirceur globale de la saga des Rougon-Macquart. Pour le reste, les bourgeois qui complotent et cancanent dans la tiédeur rance du petit salon jaune pisseux – qui peut faire penser à d’autres endroits confinés qui existent dans le monde du travail - annoncent un autre chef d’œuvre de Zola : Pot-Bouille.

 



04/03/2017
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