Emile Zola : La terre/ Zola nous envoie au paradis.

         En tant que petite fille de paysans, je ne peux décemment tenir ce blog de lecture en faisant fi du grand roman traitant du monde paysan ! Je veux ici parler de l’effroyable mais si passionnant roman écrit par Emile Zola en 1887 : La terre.  

         Difficile de résumer un roman aussi dense que la terre ! Car on est là face à un sacré chef d’œuvre qui met en scène de nombreux personnages dont aucun n’est vraiment secondaire car chacun apporte sa touche à la peinture du monde paysan (selon Zola) de cette fin de XIXème siècle. L’action se concentre néanmoins autour de la famille Fouan, famille de paysans à Rognes, en Beauce, de père en fils. Le père Fouan, vieillissant, décide de partager son bien en trois lots pour chacun de ses enfants, moyennant une rente que chacun doit lui verser afin d’assurer ses vieux jours. Petite présentation familiale : la fille, Fanny et Delhomme – son mari - sont des paysans honnêtes et rudes. Buteau, personnage ignoble, refuse dans un premier temps, le lot qu’il a tiré au sort, s’estimant lésé. Enfin, Hyacinthe dit Jésus Christ, le fils ainé, ne cultive pas la terre : il passe son temps à chercher de l’argent facile pour boire et faire bombance. Tout commence le jour où on décide de tracer une route qui met en valeur le lot de Buteau : celui-ci décide alors de s’installer et d’épouser Lise, sa cousine – qui, par ailleurs, est enceinte de lui ; en effet, la jeune fille possède des terres placées de manière intéressante par rapport aux siennes. Lise a une sœur, Françoise, secrètement attirée par Buteau. Ce dernier, afin d’éviter le partage des terres entre les deux sœurs, maintient les deux femmes à la ferme. Cette promiscuité attise tous les désirs et les rancœurs, car Buteau voudrait bien coucher avec les deux femmes. Cependant, Françoise, fière, refuse de se laisser culbuter. Les deux sœurs, tiraillées par le désir du même homme finissent par se haïr. Pour échapper à cette insupportable situation, au moment où elle atteint sa majorité, Françoise épouse Jean Macquart, un ouvrier agricole qui n’est pas du pays et qui travaille à la Borderie, la grande ferme du grand propriétaire, Hourdequin. Ce mariage est sans amour, du moins du côté de Françoise. Cependant, il faut bien en venir au partage des terres, ce qui rend fous Buteau et Lise. La ferme familiale revient également à Françoise qui s’y installe avec son époux. Là, pendant quelques années, ils exploitent les terres et vivent heureux. Mais c’est sans compter la haine de Buteau et de Lise qui veulent tout récupérer ; pour parvenir à cette fin, seul le meurtre est envisageable… et très vite, avant la venue d’un héritier, car Françoise est enceinte. L’occasion se présente alors que la jeune femme se trouve seule à couper de la luzerne dans une parcelle de terrain proche de celle des Buteau. D’abord, c’est le viol qui tente Buteau, et en cela, il sera aidé par Lise qui tient les jambes de sa sœur. Mais bientôt, folle de rage lorsqu’elle se rend compte que les deux amants ont pris du plaisir à ce rapport forcé, elle fait tomber sa sœur sur une faucille qui lui transperce le ventre. S’en est fini de Françoise qui agonise pendant quelques jours, mais refusera de signer le papier qui ferait de son mari l’héritier des biens : ceux-ci reviendront donc aux deux assassins. Pour avoir définitivement la paix, il faut encore supprimer le vieux père Fouan – le père de Buteau – qui a été témoin du meurtre de Françoise et qui pourrait bien parler. L’affaire se fera de manière atroce : le pauvre vieux sera étouffé, puis brulé, pour masquer les traces du meurtre. Seul Jean pourrait faire arrêter les assassins, mais, trop écœuré, conscient du fait qu’il est étranger, il décide de partir pour la guerre avec la Prusse qui s’annonce. Ainsi, les assassins récupèrent tous les biens et la vie continue… sur la terre.

         Dois-je arrêter là le résumé de cette œuvre si dense ? C’est déjà bien long, mais je n’ai pas parlé de l’autre pendant de l’histoire : l’épopée du père Fouan dans la déchéance, le pauvre homme mangé par ses propres enfants. En effet, après le partage des biens et la mort de sa femme, le vieux s’installe chez sa fille, Fanny, et son mari, Delhomme. Paysans honnêtes, mais avares, ils mènent la vie dure au vieux qui ne doit rien salir, n’a droit à aucun plaisir. C’est donc en toute logique qu’il s’installe chez Buteau, son fils : mais la situation tendue dans ce ménage à trois le terrifie. Il s’installe donc chez son autre fils, Hyacinthe dit Jésus-Christ avec lequel il fait la noce presque tous les jours. Mais, soupçonnant quelques papiers stipulant une rente et un petit magot tout prêt à dépenser, Hyacinthe et sa fille fouillent quotidiennement les poches du vieux qui craint d’être assassiné. C’est donc tout bouleversé qu’il retourne chez Buteau… qui ne tarde pas à découvrir le magot et à le voler… on sait déjà comment va se terminer la vie du père Fouan, chez les Buteau.

         Je pourrais encore parler de bien d’autres histoires sensées être plus secondaires, mais qui, toutes, donnent à voir et à saisir un aspect du monde paysan de la fin du XIXème siècle.

         Alors, que dire de l’image donnée par Zola de ce monde paysan ? Elle est dure, pour ne pas dire féroce… peut-être même un peu excessive car je n’ai jamais lu œuvre aussi noire sur les campagnes françaises dont nous sommes nombreux à être issus.

         Tout d’abord, la chose la plus importante, pour un paysan, c’est la terre. Pour elle, il est prêt à tout : même à tuer père et mère dirait-on ! Eh oui, car c’est bien jusqu’à cette extrémité que le roman va si l’on considère les moyens utilisés par les Buteau pour récupérer la terre qu’ils refusent de voir divisée. L’avarice est aussi une caractéristique assez partagée de ce monde paysan : lorsqu’on n’a plus de biens, on peut crever ; tant qu’on en a, on est une proie pour les autres. Le comble de l’avarice est représenté par La Grande, sœur du vieux Fouan, riche à force d’avoir compté sou après sou : elle maltraite ses petits-enfants (qu’elle a à charge), les considère comme des bêtes de somme qu’elle nourrit à peine. Enfin, pour terminer ce tableau des principaux aspects du monde paysan, je dirai que dans ce milieu, la rancune est tenace. Jusque sur la tombe du père Fouan, devant le cercueil qu’on descend, on se dispute et on règle ses comptes avec son ennemi. Il faut dire que les querelles de villages sont légions, dans ces microcosmes où tout se sait, et rien ne se dit.

         Cependant, je dois dire que la peinture du monde paysan m’a paru quand même excessive. Peut-on croire à tous ces meurtres familiaux ? A toutes ces sauteries qui se font derrière une meule ou dans le fond d’une étable ? A toutes ces saouleries auxquelles on s’adonne dès que l’occasion se présente ? Sous la plume de Zola, les paysans se comportent comme des animaux, sans morale, de manière instinctive, n’écoutant que les pulsions de la chair et de la violence. On se demande bien comment, dans ces conditions, la paysannerie peut perdurer ! En tout cas, moi qui suis issue de la terre par mes grands-parents, je dois dire que je ne les ai jamais vus saouls. Quant au reste, c’est tellement aberrant, que je n’ai rien à dire là-dessus.

           Mais, malgré ces excès et toute cette noirceur, j’ai dévoré la terre car l’intrigue est passionnante et racontée dans un style percutant et nerveux où se mélange le souffle épique et la vulgarité du langage des paysans. On dévore donc ces intrigues familiales comme autant de tragédies grecques où il serait question de parricide et autres réjouissances meurtrières.

           Par ailleurs, de manière plus large, le roman porte aussi un message politique : le personnage de Jésus-Christ, refusant de devenir l’esclave de la terre, distille les idées de la révolution socialiste et on a droit, dans la terre, à quelques discours dans le style de Germinal. Par ailleurs, Zola propose aussi un diagnostic du mal qui ronge le monde paysan : la concurrence des produits provenant de l’Amérique inquiète les petits propriétaires qui refusent d’évoluer malgré la misère qui les accable.

            Mais surtout, La terre est aussi un roman truculent où Zola, à mon avis, a dû bien s’amuser : la vulgarité des paysans n’a aucune limite sous sa plume et l’auteur distille des pages et des pages sur les concours de pets au bistrot du coin, détaillant leur sonorité et leur puissance ! Et le curé qui déteste les bouseux qui ne pensent qu’à la culbute dans les foins ! Et le notaire, haï de tous qui, dès qu’il pointe son nez dans une ferme, reçoit le contenu du pot de chambre sur la tête ! Et les Charles, qui s’offusquent de l’immoralité qui règne dans les campagnes et qui ont pourtant gagné leur vie en tenant un bordel dans une grande ville ! Oui, dans la terre, on frémit, mais on rit aussi beaucoup !

           Je crois bien que ce roman est l’un des meilleurs de Zola : certes, il comporte des excès, mais il est écrit par un maître qui sait ici, jouer de tous les contrastes de tons, de toute la puissance d’une plume pour offrir une histoire pleine de relief et d’émotions fortes. Et je dois dire qu’on les entend encore maugréer et beugler dans nos têtes de lecteur, ces damnés de la terre que sont les paysans imaginés par Zola !



05/09/2015
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