François Mauriac : Le nœud de vipères/Mauriac tranche le nœud gordien.

          Non, nous n’allons pas nous plonger dans l’étude scientifique de ces bestioles terrifiantes que sont les vipères qui s’enlacent de manière à former un nœud sifflant soufflant à la saison des amours – qui approchent ! Dans le roman de François Mauriac, Le nœud de vipères, paru en 1932, la chose est à comprendre de manière métaphorique, puisqu’on nous raconte ici l’histoire d’une famille désunie et en conflit permanent à propos du riche héritage que le père, Louis, se refuse à léguer.

          Louis est un vieil homme malade. Sentant sa fin proche, il se lance dans la rédaction d’une longue lettre destinée à sa femme, Isa, lettre dans laquelle il confie son égoïsme, son avarice, et la haine qu’il éprouve pour les siens. Louis a cru faire un mariage d’amour, mais se rend vite compte de son erreur : Isa, une nuit, lui confie qu’elle a autrefois failli épouser un homme dont elle était éprise… mais sa famille a préféré l’unir au richissime Louis qui possède une grande propriété près de Bordeaux. Puis, naissent des enfants, Hubert, Geneviève et Marie. Isa sera, à partir de là, une mère plus qu’une épouse et Louis se réfugie dans son métier d’avocat. La seule enfant qu’il aime, c’est Marie. Malheureusement, celle-ci décède dans son jeune âge ; Louis s’en remettra difficilement. Et puis, il y a Luc, son neveu. Fils de Marinette, la sœur d’Isa. Louis aurait voulu avoir un fils tel que lui. Mais Luc s’engage dans la grande guerre et y trouve la mort. Pour ne pas laisser sa fortune entre les mains de sa femme et de ses enfants, Louis décide de les déshériter et d’attribuer l’héritage à Robert, un fils illégitime qu’il a conçu avec une jeune institutrice. Louis décide de se rendre à Paris pour rencontrer ce fils qu’il n’a jamais vu. Mais il est déçu : Robert est sans envergure, il est pleutre. Par ailleurs, dès le lendemain, il surprend Robert en compagnie de son fils, Hubert, et de son beau-fils, Alfred : Robert a peur des ennuis s’il accepte l’héritage et ne veut pas être confronté à de multiples procès de la part des enfants légitimes de Louis. Celui-ci décide alors de donner à Robert une rente et de trouver un autre plan pour déshériter sa famille. Mais, alors qu’il est toujours à Paris, il apprend la mort de sa femme, Isa. Jamais elle ne pourra lire sa confession ! La mort d’Isa le bouleverse plus qu’il ne s’y attendait. Fatigué, déprimé, il décide de restituer l’héritage à ses enfants. Peu avant sa mort, il se rapproche de sa petite fille, Janine, qui connait une mauvaise passe : son mari, Phili, l’a brutalement quittée. C’est auprès d’elle qu’il vivra ses dernières heures. Désormais, il regrette d’avoir consacré sa vie à la haine : il se rend compte que c’est l’amour qui rend heureux. Par ailleurs, il a toujours affiché du mépris pour la religion, tellement importante pour sa femme et ses enfants. Dans ses dernières heures, il s’y soumet. Il mourra alors qu’il est en train d’achever sa confession. S’ensuivent deux lettres : l’une est écrite par Hubert. Il transmet à sa sœur la confession de leur père tout en déclarant qu’il était fou. Janine, de son côté, ne peut croire que son grand-père fut aussi malfaisant. Elle réclame la lettre.

          Le roman se présente comme une longue confession d’un homme qui sent la mort approcher. Son but est de faire mal et de rompre le silence et l’incommunicabilité qui ont progressivement pourri les relations avec les siens. A travers cette confession, le portrait de Louis se dessine et il n’est pas beau à voir. Pétri d’égoïsme, de haine, il est en rupture avec sa famille, seul contre tous les autres, unis contre lui. Il aura passé presque toute sa vie à tenter de les blesser, notamment à travers la religion chrétienne, si importante pour Isa, sa femme, qui a transmis la foi à ses enfants. Louis ne cesse de houspiller cette pratique de la messe et de la religion totalement déconnectées des vrais principes chrétiens. Il est vrai que notre homme est convaincu que sa famille en veut à son argent, à l’héritage que sa mort leur laisserait. Son énergie dernière, il la met toute entière dans le détournement de cet héritage vers son fils illégitime qui s’avère être particulièrement couard.

Cependant, la mort inattendue de sa femme Isa va remettre en question cette haine débordante qu’il éprouvait et progressivement, Louis est touché par la foi et l’amour alors qu’il est trop tard.

          Pourtant, l’ajout des deux lettres, à la fin de la confession remettent en cause toute la confession de Louis. La première, signée par Hubert, le fils, montre à quel point Louis s’était enfermé dans une haine et un rejet des autres au point de mal appréhender les êtres qui composaient sa famille. Robert, en effet, reste pantois devant cette confession et souligne la folie de son père, une folie de type paranoïaque. Janine, de son côté, ne peut croire ce qu’elle lit et les dernière lignes de sa lettre résonnent comme un pardon à ce grand-père qui fut tellement malheureux alors que le bonheur aurait pu être possible avec un peu plus de dialogue entre les êtres. 

          A travers l’histoire de Louis, Mauriac peint la bourgeoisie étriquée du bordelais. Gros propriétaires terriens, riches à ne plus savoir quoi faire de leur argent, ils sont néanmoins avares et l’argent est le nerf de la guerre qui disloque les familles. Souvent, le bonheur est absent de ces grandes familles car les mariages sont plus ou moins arrangés : il s’agit d’accroitre la fortune ou de donner davantage de prestige au nom par une union intéressante et intéressée. Enfin, la religion et sa pratique traditionnelle totalement déconnectées de la vrai foi est aussi un des socles de cette société provinciale pesante : on va à la messe, mais on est incapable de donner un franc à celui qui est dans le besoin.

          Ainsi, comme souvent chez Mauriac, ce sont des drames silencieux qui se nouent, de ces drames dont on ne soupçonne pas la violence qui fait rage derrière les grandes portes et les fenêtres bien closes des demeures bourgeoises du bordelais. Au cœur du drame, se trouvent l’intimité des êtres qui aspirent au bonheur tandis que la société provinciale, sa pesanteur et son jeu d’apparence les bâillonnent. Le drame, c’est aussi de n’avoir su rompre le nœud gordien de l’incommunicabilité à temps : voilà comment, faute de quelques mots, des vies entières sont parfois ruinées.   

 

 



12/02/2017
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