Grégoire Delacourt : La première chose qu’on regarde/Ne vaut pas le coup d’œil.

          Quelle est la première chose qu’on regarde lorsqu’on est séduit par une femme ? Ou par un homme ? Personnellement, j’aurais du mal à répondre à cette question. Mais Grégoire Delacourt, lui, sait y répondre très vite dans son roman intitulé La première chose qu’on regarde, paru en 2013 aux éditions Jean-Claude Lattès.

          Nous sommes à Long, non loin d’Amiens, en Picardie. Arthur Dreyfuss est garagiste ; il a vingt ans. Avec les femmes, il est timide mais il rêve de leurs seins. Lorsqu’un jour il voit débarquer chez lui Scarlett Johansson. Quand il comprend que la jeune femme s’intéresse à lui, il est aux anges et tombe follement amoureux. Certes, la jeune femme qui entre alors dans sa vie n’est pas vraiment Scarlett Johansson. Elle s’appelle Jeanine Foucamprez et elle est son sosie. Les deux tourtereaux vont partager six jours de bonheur intense au cours desquels leur désir de faire l’amour se démultiplie. Pourtant, Arthur vit aussi un moment difficile : sa mère, Lecardonnel Thérèse, se meurt à l’hôpital. C’est le sixième jour après leur rencontre qu’Arthur et Jeanine font l’amour, mais la chose se termine de manière dramatique : au moment de jouir, Arthur prononce la phrase maudite : « Scarlett,  je t’aime ». Désespérée, Jeanine quitte Arthur, encore endormi, au petit matin, prend la voiture et se tue dans un horrible accident.  Arthur a perdu presqu’en même temps sa mère et la femme de sa vie. Il décide de quitter Long et part là où vit Scarlett Johansson : les Etats-Unis.

          Certes, dans La première chose qu’on regarde, on retrouve la belle écriture de Grégoire Delacourt, marquée par la sensibilité et la simplicité. En quelques traits de plume, l’auteur magnifie les moments intimes de ses personnages, pourtant marqués par une existence morne et routinière. Mais c’est sans doute la seule qualité que je reconnais à ce roman auquel je n’ai pas du tout adhéré.

          L’histoire, tout d’abord est tirée par les cheveux et n’est guère plausible, à mon sens. Dès de départ, l’affaire s’engage très mal. Alors qu’il regarde un épisode des Soprano, Arthur Dreyfuss voit débarquer chez lui - parce qu’elle l’a remarqué alors qu’il travaillait au garage - le sosie de Scarlett Johansson et tous ses rêves de femmes inaccessibles aux gros seins prennent forme et réalité. Aussitôt, c’est l’amour et le désir qui emportent Jeanine – le sosie de Scarlett - et Arthur dans un tourbillon incendiaire. Je ne dis pas qu’un roman doive impérativement raconter des histoires vraisemblables, mais là où le bât blesse, dans La première chose qu’on regarde, c’est que Grégoire Delacourt s’ingénie à bien faire comprendre au lecteur que c’est l’histoire de monsieur et madame tout le monde qui tombent amoureux du côté de la Picardie –  avec une insistance grotesque sur le côté Trifouillis-les-oies du village de Long, près d’Amiens. Bon ben, quand le sosie de George Clooney débarquera chez moi sans crier gare, un matin, alors que je suis en train de corriger des copies, je pourrais peut-être donner mon aval à cette première chose qu’on regarde. Encore que… rencontrer George Clooney – ou son sosie - n’est pas ce à quoi j’aspire. Peut-être bien alors, que je lui claquerais la porte au nez comme s’il était un vendeur d’encyclopédies Universalis.

          Niveau pathos, il faut dire que Grégoire Delacourt n’a pas fait dans la dentelle ! Thérèse, la mère d’Arthur, se meurt à l’hôpital ; elle perd la tête. Il est trop tard pour se dire « au revoir, je t’aime, maman ». Sniff. D’ailleurs, la pauvre Thérèse a bien souffert et ne s’est jamais remise de la mort de sa fille, Noiya, à moitié dévorée par un doberman alors qu’elle était encore toute petite. Quant au sosie de Scarlett Johansonn, Jeanine, elle a été violée dans son enfance par son beau-père et en garde au fond d’elle, une blessure encore vive.  Et comme le lecteur n’a pas encore assez pleuré, à la fin du roman, parce qu’Arthur – au moment le plus intime de l’amour, le plaisir – l’a confondue avec Scarlett Johansonn, parce qu’il l’a renvoyée à sa seule dimension physique, Jeanine prend une bagnole et va s’écraser comme un moucheron sur le mur d’une chapelle : je vous passe la description sanguinolente du cadavre destinée à bien faire comprendre au lecteur que Jeanine a voulu détruire sa beauté, laquelle l’empêche de vivre et d’être heureuse.

          C’est alors qu’on hallucine. On se croirait presque dans un épisode de C’est mon choix où des bimbos viennent pleurnicher parce qu’elles sont trop belles et que les hommes ne pensent qu’à coucher avec elles et c’est tout ;  parce qu’un beau physique, c’est un handicap certain !

          Alors, on sent bien toute la thématique que Grégoire Delacourt a voulu déployer : le conflit entre l’apparence (parfaite) et l’être intérieur (tout déglingué), la fascination qu’exercent sur nous les stars parfaites, et pour Jeanine, le poids de sa ressemblance avec Scarlett Johansonn qui lui a volé sa vie car il n’y a de place que pour une seule star ; l’autre doit se contenter de faire des apparitions dans les boîtes de nuit ringardes de Picardie, dans les supermarchés d’Amiens, etc... Mais tout cela est très confusément mis en scène et très mal déployé dans ce roman à priori ambitieux, qui se lit pourtant  en une heure 30 ! Trop court pour une matière si dense.

          Même le malentendu final tombe à plat ! Si Jeanine se suicide parce qu’au moment de prendre son pied, Arthur lui susurre à l’oreille « Scarlett, je t’aime », le lendemain, l’amant se réveille seul, cherche son amour qui lui manque déjà tellement : assurément, Le « Scarlett je t’aime » n’était pas à prendre au tragique ! C’est bien l’être intime de Jeanine qu’Arthur aimait. Cependant, la chute va à l’encontre de ce malentendu tragique puisqu’après la mort de Jeanine, Arthur part aux Etats-Unis à la recherche de la belle Scarlett. Bref, tout cela est bien confus et ne vaut pas qu’on se prenne la tête pour savoir si Arthur aimait les seins de Jeanine, son physique, ou sa personne.

          Bref, je suis à nouveau déçue par Grégoire Delacourt qui, s’il sait écrire de belles phrases, ne sait pas écrire un roman. Je lui conseille de réécrire son roman en choisissant de prendre des personnages aveugles. Pour le pathos, avec de tels personnages, il y a de la matière ! Peut-être qu’alors j’adhérerais à La première chose qu’on regarde, puisque pour moi, cette chose est du domaine de l’invisible à l’œil ; c’est avec le cœur que je regarde les hommes. 



09/10/2016
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