Henri Troyat : La lumière des justes (tome 2) - La Barynia

                Après les compagnons du coquelicot, premier tome de la saga d’Henri Troyat consacrée à la Russie des Tsars, La lumière des justes, voici la suite : La Barynia, une suite qui ne démérite pas, bien au contraire.

               La Barynia, c’est Sophie, la femme de Nicolas. Le couple vit désormais en Russie. Nous avions quitté Sophie alors qu’elle attendait un heureux événement. Hélas, l’enfant ne survit pas. L’affaire aura quand même eu pour bénéfice de réconcilier Michel Borrissovitch, le père de Nicolas, et ses enfants. Toute la petite famille quitte Saint-Pétersbourg pour s’installer dans le grand domaine du Barine : Kachtanovka. Sophie se plait aussitôt dans cette campagne russe plutôt austère. Elle devient la protectrice des paysans du domaine et prend particulièrement sous son aile le jeune Nikita, un serf particulièrement doué auquel elle apprend à lire. De son côté, Nicolas s’ennuie dans ce paisible endroit et se languit de l’effervescence intellectuelle de Saint-Pétersbourg. Il prend une maîtresse, la mère de son meilleur ami (Kostia) – Daria Philippovna. A Kachtanovka, Marie, sa sœur, épouse le cynique Sédoff, noble désargenté qui ne l’aime pas. Pour doter, sa sœur, Nicolas se rend à Saint-Pétersbourg pour vendre l’ancienne demeure familiale. Là, il retrouve le groupuscule dont il fait partie : L’union du Bien Public. Il découvre des idées nouvelles et révolutionnaires qui lui font peur. Mais c’est à Kachtanovka que les choses se bousculent dans la vie de nos héros : Nicolas a dû se battre en duel avec son meilleur ami, Kostia. La cause de leur brouille ? La liaison de Nicolas avec sa mère, liaison qui a pourtant pris fin quelques temps plus tôt. L’histoire vient aux oreilles de Sophie, qui décide de rompre avec son mari. Par ailleurs, la jeune Marie, tellement malheureuse dans la solitude à laquelle elle est forcée par son mari, l’odieux Sédoff, se donne la mort ; mais auparavant, elle a confié à Sophie son fils encore bébé, Serge. Sophie devient ainsi mère et décide d’élever l’enfant à Kachtanovka, auprès de son beau-père, Michel.

               Avec La Barynia, Henri Troyat signe un second tome de très belle facture. Tous les ingrédients romanesques qu’on adore dans les grandes sagas historico-familiales y sont réunis pour notre plus grand plaisir. Entre intrigues, espoirs, désillusions, trahisons, le roman offre un certain nombre de surprises et de rebondissements bien amenés et bien menés.

                Nous retrouvons avec plaisir les personnages déjà bien campés dans Les compagnons du coquelicot. Par ailleurs – ce qui n’est pas pour nous déplaire – ceux-ci gagnent en épaisseur, en profondeur, et en ambiguïté. Tout d’abord Nicolas, jeune garde de l’armée russe à l’âme romantique et fougueuse, amoureux fou de Sophie, paraît ici plus fatigué et moins passionné. Il s’ennuie dans le domaine de Katchanovka, et cet ennui l’éloigne quelque peu de son épouse adorée : Sophie. Il a besoin de passion et d’exaltation et la recherche vainement à travers deux liaisons féminines qui s’éteindront bien vite, mais qui lui apporteront des ennuis. Par ailleurs, lorsqu’il est seul à Saint-Pétersbourg, il s’enflamme pour des idées qui parcourent les réunions secrètes d’agitateurs. Cependant, notre homme reste fortement attaché aux valeurs ancestrales de la vieille Russie, notamment le servage. Sophie, de son côté, se passionne pour les réalités russes ; autrefois pétrie des idéaux républicains issus des lumières, aujourd’hui toute investie dans l’action concrète qui vise à améliorer et à protéger les serfs du domaine. L’écart entre les époux se creuse. Sophie se prendra d’affection pour un jeune serf – Nikita – qui, grâce à elle, apprendra à lire et pourra s’envoler vers l’effervescence de Saint-Pétersbourg. Et puis, bien sûr, il y a le père tout puissant : Michel Borissovitch. Désormais, il s’est pris d’affection pour sa belle-fille au point de dénigrer son fils. Les sentiments qu’il éprouve pour Sophie, tout en restant chastes et secrets, sont néanmoins puissants et exclusifs.

              Le personnage de la frêle Marie, esquissé dans le premier tome, met, dans ce second tome, une touche pathétique. La jeune fille sombre, timide et peu sûre d’elle, obéit à une logique d’échec qui la conduira à la mort. Amoureuse d’un homme cynique et profiteur, elle se marie néanmoins avec lui tout en sachant pertinemment qu’elle ne peut attendre de lui que le malheur. Marie incarne l’âme slave, tourmentée, sombre et mélancolique.

               Bien entendu, toute cette petite famille évolue sur le grand tableau de la Russie d’Alexandre II. Paysage morne, gelé, hostile, inondations terribles à Saint-Pétersbourg. Le servage semble bien ancré et accepté par tous. Cependant, par derrière, la révolution se prépare dans les élites intellectuelles, à  travers des cercles d’agitateurs. Nul doute qu’elle sera encore plus radicale que la française !

              On a hâte de lire la suite : La gloire des vaincus. Car dans La Barynia, des fils conducteurs passionnants se dessinent : comment évoluera le jeune Nikita à Saint-Pétersbourg ? Sophie pardonnera-r-elle à Nicolas sa trahison ? Et l’enfant de Marie qu’elle a récupéré ? Serge ? Quel rôle tiendra-t-il ? Et la Russie ? Plus que jamais fragilisée à l’heure où le tsar Alexandre II vient de mourir ? Autant d’histoires très prometteuses dans lesquelles je ne manquerai pas de me plonger très vite.



18/06/2016
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