Katherine Pancol : Un homme à distance/Difficile approche.

 

          Voici un roman qui sort un peu de l’ordinaire, notamment à cause de sa longueur : on le lit en à peine une heure et demie. Il est vrai aussi que Katherine Pancol est une habituée des romans-fleuves. Elle nous surprend donc avec ce très court roman épistolaire intitulé Un homme à distance, paru en 2002 aux éditions Albin Michel.

          Comme je l’ai dit en introduction, un homme à distance remet au goût du jour le roman épistolaire qui connut son heure de gloire au XVIIIème siècle avec Les liaisons dangereuses de Laclos ou encore Les lettres persanes de Montesquieu. Avec Un homme à distance, on est assez loin de ces chefs d’œuvre, mais pour autant, le roman n’est pas déplaisant à lire.

        Kay Bartholdi est libraire à Fécamp. Un jour, un mystérieux inconnu qu’elle n’a pas vu – elle était, le jour de sa venue, en déplacement chez un fournisseur – lui commande un certain nombre d’ouvrages qu’elle doit acheminer à différentes adresses. En effet, Jonathan Shields écrit un guide touristique sur les régions de France et ne reste jamais bien longtemps au même endroit. Au fil du temps, entre Kay et Jonathan, une correspondance régulière se met en place. Au départ, il est surtout question de lectures : tous deux passionnés de littérature, échangent leurs coups de cœur ; parfois, Kay envoie à Jonathan un ouvrage qu’elle a particulièrement aimé. Assez rapidement, Kay et Jonathan se font des confidences et conjuguent leur solitude respective. Tous deux ont été déçus et meurtris par l’amour : si Kay avoue à Jonathan que le grand amour de sa vie est parti, un jour, sans explication, Jonathan reste plus mystérieux sur les raisons de sa désolation intérieure. Mais s’ils ont des points communs, Kay et Jonathan sont aussi très différents. Kay vit en recluse parmi les livres et ne voyage jamais ; elle aime rester dans cette région de Normandie où elle a refait sa vie et qui la protège comme une bulle. Depuis des années, elle se contente de choses simples et des petits plaisirs quotidiens. Jonathan est davantage un voyageur qui aime les découvertes et s’ennuie assez vite s’il reste au même endroit. Cependant, l’un et l’autre ne peuvent désormais plus se passer de cette correspondance qui s’est installée et où des sentiments amoureux affleurent. Mais un jour, Kay reçoit de Jonathan une lettre déstabilisante :  il semblerait que l’homme ait mené une enquête sur la vie intime de Kay ; en effet, la lettre reçue raconte toute sa vie. C’est alors que le masque tombe : Jonathan n’est autre que David Royle, le grand amour de Kay, celui qui l’a jadis abandonnée. S’il a réussi professionnellement, le souvenir de Kay ne l’a jamais quitté et c’est pour lui demander pardon, - et en espérant une seconde chance - qu’il a mis sur pied ce stratagème de séduction. Meurtrie, Kay l’envoie promener : incapable d’oublier David, elle refuse cependant de revoir celui qui l’a tant fait souffrir et dont elle n’attend plus rien.

          J’ai beaucoup aimé la première partie du roman : celle de la correspondance entre Kay et Jonathan. Cette symbiose rendue possible par l’écriture est toujours fascinante. L’absence de visage, l’absence d’un autre véritablement incarné, ouvre le champ à tous les fantasmes, à toutes les cristallisations amoureuses. Par ailleurs, l’écriture a ce pouvoir de révéler davantage l’intime et l’intimité de chacun ; mais cette relation est ambigüe ; par certains côtés, elle rapproche Kay et Jonathan bien plus que s’ils se fréquentaient physiquement. Mais elle les éloigne aussi et le lecteur sent bien que si l’échange de lettres se poursuit trop longtemps, rien ne sera jamais possible dans la vraie vie tant l’habitude d’une relation différente s’est installée entre eux et a fini par les scléroser, l’un et l’autre, dans cette seule posture, tant finalement la réalité de l’autre, sa chair, semble n’être plus guère indispensable, dépassée et phagocytée par une relation purement et entièrement cérébrale. Bien plus, on se dit que si ces deux-là se rencontraient, le malaise serait immédiatement palpable… peut-être même Jonathan n’oserait-il même plus regarder Kay !

          Cependant, comme dans toute relation amoureuse, Kay et Jonathan se disputent, se fâchent, laissent parfois le silence s’installer entre eux. C’est donc une bien jolie histoire que cette rencontre atypique et inattendue entre deux solitudes et on aurait aimé que les choses se dénouent simplement et heureusement entre Kay et Jonathan, qu’ils arrivent à passer à autre chose, à transformer leur relation épistolaire en un nouveau départ sur la grande roue de la vie.  

          Malheureusement, Katherine Pancol emmène son lecteur sur une autre voie… et j’avoue que je n’ai pas du tout aimé le dénouement qu’elle propose car il ne tient pas debout et trahit totalement la première partie du roman.  En effet, après une longue lettre où Jonathan raconte à Kay la vie qu’elle a menée avec son frère et un certain David, la jeune femme se met en colère : découvrir ainsi son intimité violée par une intrusion dont elle préfère ne pas imaginer l’ampleur, comprendre que depuis le début, Jonathan la manipule de manière mystérieuse, en utilisant toute une panoplie de masques, ne lui plait pas du tout. Mais passons...

          C’est alors que le personnage de Jonathan disparait pour laisser place à celui de David, l’ancien amant de Kay et il se met, à son tour à raconter sa propre vie depuis son départ. J’avoue que je n’ai pas du tout réussi à adhérer à cette sorte de queue de poisson qui termine le roman. En effet, David raconte que s’il est parti, c’est qu’il était trop heureux auprès de Kay et trop amoureux d’elle : il se sentait prisonnier de ce sentiment étouffant. Voilà pourquoi, un beau jour, il s’en est allé faire carrière aux Etats-Unis. Devenu un cinéaste et un producteur très en vue à Hollywood, il a eu les plus belles maitresses du monde… mais n’a jamais réussi à oublier Kay. Ainsi s’explique le retour de l’amant renégat. Fichtre ! Je crois que même les pires romans photos italiens n’auraient pas osé faire ce coup-là à leurs lecteurs. Il me semble après tout qu’au bout de vingt ans, il y a belle lurette qu’on a oublié un amour, aussi grand soit-il. D’autant plus que David parait être vraiment quelqu’un de cynique. Cet espèce de romantisme à la noix qui le pousse à vouloir recommencer une histoire avec Kay jure avec la psychologie globale du personnage.

          Reste l’histoire personnelle de Kay qui ne tient pas vraiment, elle non plus. La jeune femme a vécu avec son frère, Marco, et son amant, David, pendant trois ans. Un trio bien ambigu car David exerce sur Marco une étrange emprise et son départ marquera à vie le jeune garçon qui cherchera à exercer le même métier que lui ; puis, devant la vacuité de sa vie, il se suicidera. De toutes manières, cette vie-là de Kay reste hermétique face au lecteur qui n’éprouve aucune empathie pour ces personnages de dernière minute : David et Marco. Par ailleurs, si la jeune femme aime toujours ce satané David, alors pourquoi ne saute-t-elle pas de joie lorsqu’il revient humblement vers elle ? Ou au moins pourquoi n’accepte-t-elle pas de le revoir ? De tenter à nouveau ?

          Un homme à distance est donc un roman qui vaut surtout pour sa première partie et ses deux personnages : Kay et Jonathan. Pour la fin, c’est de l’eau de boudin assez indigeste. Dommage : si je devais réécrire la fin, j’imaginerai un happy end entre Kay et Jonathan. Mais pour le coup, je n’ai pas l’entière maîtrise de ces choses-là.

 



26/05/2017
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