Laura Kasischke : A moi pour toujours/ A Laura, pour ce roman.

         Ah là là ! Les grandes déclarations pour la vie ! Elles sont rares et souvent fausses car le temps fait en sorte de transformer les amours qu’on croit éternelles en une plus ou moins longue passade. A moi pour la vie, c’est donc le titre très fleur bleue du roman de Laura Kasischke paru en 2007 aux éditions Christian Bourgeois éditeur.

         Sherry Seymour, professeur d’Anglais dans une université New-Yorkaise, est perturbée par un billet anonyme qu’elle trouve de manière récurrente dans son bureau ; ce billet comporte invariablement une déclaration d’amour passionnée : à moi pour toujours. Sherry est sensible à cette déclaration d’un admirateur secret et elle voudrait connaître son identité. Un jour, le jeune Garrett, un ami d’enfance de son fils, Chad, lui révèle que cet amoureux secret n’est autre que son professeur de mécanique : Bram. Très vite, une liaison passionnée et très physique se noue entre les deux professeurs, liaison d’autant plus folle que Jon, le mari de Sherry semble très excité par l’idée que sa femme se fasse baiser par un autre : il lui demande de tout lui raconter. Cependant, un jour, tout bascule. Jon se rend compte que Sherry entretient vraiment une liaison avec Bram et lui révèle qu’il pensait que tout était inventé, que c’était un pur fantasme. Sherry rompt avec Bram car elle tient à son mariage… rupture plus ou moins facile. Et puis, elle découvre que l’auteur des billets n’était pas Bram mais son amie, Sue qui a, dans le passé, entretenu une liaison avec son mari, Jon. Par ailleurs, son fils, Chad, revient… et commet l’irréparable : une discussion avec Garrett - son ami d’enfance responsable de l’idylle de sa mère – dérape. Chad tue Garrett, et l’enterre dans le jardin de ses parents qui décident d’élaborer un beau jardin à cet endroit, afin de masquer le méfait… et le temps et la nature reprennent leurs droits….

         Derrière un titre éminemment fleur bleue – à moi pour toujours - se cache un roman plein d’ambigüités et de cruauté. L’auteure explore, en effet, toutes les strates du désir ; des plus évidentes aux plus troubles ou inconscientes. Tout démarre par une lettre anonyme qui met un peu de piment dans la vie d’une femme mariée depuis longtemps, dont le fils est grand et vit dans une sorte de routine bourgeoise et confortable. Il n’est donc pas incompréhensible qu’elle cède facilement aux avances de celui qu’elle croit être l’auteur de la lettre, d’autant plus que l’histoire excite drôlement son mari, Jon. Plus ambigu est le sentiment qu’elle éprouve pour son fils, Chad, constamment dans ses pensées : sans cesse elle pense et repense aux moments où, tout petit, il n’appartenait qu’à elle. C’est pourquoi elle éprouve aussi une certaine tendresse pour Garrett, l’ami d’enfance de Chad, celui qui croyait que l’auteur des mots doux était son professeur de mécanique : Brad. Elle craint beaucoup pour lui lorsqu’il décide de s’engager dans l’armée américaine. Bref, on n’est pas loin du transfert affectif de la mère pour un ersatz de son fils.

De son côté, le mari, Jon, n’est pas très clair, lui non plus. Il pousse sa femme dans les bras d’un autre, pour finir dans le déni, lorsque la chose est faite et qu’il en a la preuve : tout ça n’était que pur fantasme ! Des histoires pour pimenter la vie de couple ! Jamais il n’aurait voulu que sa femme le trompe réellement ! C’est alors que tout bascule et que le couple se déchire. Bien sûr, Sherry rompt avec Brad : elle veut récupérer sa vie de couple. Cependant, elle se retrouve encore une fois ou deux dans les bras de son amant qui tient à elle plus qu’il ne veut bien le dire. Quant à Chad, le fils de Sherry, il tue Garrett lors d’une conversation qui dérape à propos de Sherry, sa mère. Et si tout cela n’était que pure jalousie ? Après tout, Garrett n’est-il pas le fils rival de Chad ? Quant à Garrett, on peut se demander si en provoquant les amours de Sherry et de Brad, et donc en lui choisissant un amant, ce n’est pas Sherry qu’il rêve secrètement de mettre dans son lit. Reste Sue, la meilleure amie de Sherry… au comportement très équivoque puisqu’elle fut la maîtresse de Jon, puisqu’elle est l’auteure des mots. Jalousie ? Admiration ? Amour secret ?

         Quand on ne peut pas avoir la personne qu’on aime, on l’amène dans des histoires dont on tire les ficelles… C’est un peu une manière de la posséder. C’est un peu la morale du roman A moi pour toujours. Bien évidemment, toutes ces ambigüités ne sont pas clairement relatées : elles émanent d’elle-même de l’imbrication des événements et c’est là le talent de Laura Kasischke de suggérer la profondeur à la fois perverse et innocente de l’âme et du désir humains.

Par ailleurs, le roman se construit comme une véritable tragédie. Si Sherry semble, au départ, totalement maître de son destin, les choses lui échappent totalement au moment où son mari lui révèle qu’il croyait que l’adultère n’était qu’imaginaire au point qu’on ne sait plus très bien qui, dans l’histoire est la victime ou le bourreau, qui manipule et qui est manipulé. La constante référence à la mort des animaux sur la route est sur ce point édifiante : Sherry renverse une biche, un jour, sur le bord de la route. Sa grosse et confortable voiture est éborgnée par le malheureux et fragile animal. Certes, Sherry est le bourreau de la biche, mais c’est cette histoire qui la poussera dans les bras de son amant Brad, le mécanicien des voitures blessées. De manière métaphorique, tous les personnages sont à la fois des voitures aveugles, meurtrières, et des biches fragiles et mortelles.

         Mais le mot de la fin, c’est la nature qui l’aura. Au-dessus de la tombe où est enterré Garrett, dans le jardin de Sherry, pousse un magnifique parterre bien entretenu, bien carré. Ainsi, la morale est sauve : le bruit et la fureur du désir sont à peine perceptibles dans la vie bien cadrée que mènent les uns et les autres. On l’étouffe. Et lorsque malgré tout il devient encombrant, on le tue, on l’enterre, et on range bien les choses par-dessus pour dissimuler le désordre. Pour oublier le désordre.

         Inutile de dire que ce roman de Laura Kasischke m’aura ravie. Derrière une apparente et banale histoire d’adultère bourgeois se dissimule toutes les failles honteuses que personne, jamais, dans nos sociétés bourgeoises bien établies ne veut voir. Et lorsqu’elle explose, on fait en sorte d’étouffer le bruit. Ainsi ne vaut-il peut-être jamais dire à celui qu’on aime tu es « à moi pour toujours »… car à vouloir posséder l’autre, on l’étouffe, on le détruit… mais encore bien plus, on se détruit soi-même.

 

 

 

 

 

 

 



19/03/2016
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