Louis de Benières : La mandoline du capitaine Corelli/Des trilles et des couacs

          En souvenir de la magnifique semaine que j’ai passée l’été dernier sur l’enchanteresse île de Céphalonie, j’ai voulu découvrir ce roman de Louis de Benières – La mandoline du capitaine Corelli, paru en 1996 aux éditions Denoël – dont l’histoire se déroule sur cette belle île ionienne.

          Nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale et les habitants de l’île de Céphalonie coulent des jours heureux à l’abri du bruit et de la fureur du monde. Le docteur Yannis soigne ses patients et passe le reste de son temps à écrire une très érudite « Histoire de l’île de Céphalonie ». Il a une fille, Pélagia, qui a l’ambition de devenir, elle aussi, médecin. En attendant, elle tombe amoureuse d’un jeune pêcheur nommé Mandras. Mais la guerre éclate entre la Grèce et l’Italie de Mussolini qui souhaite reconquérir l’empire romain. Mandras se rend en Albanie où se déroule le conflit. Là, les grecs infligent aux italiens une sévère défaite mais les allemands, alliés aux italiens leur viennent en aide et c’est le début de l’occupation. Mandras revient, méconnaissable. On le soigne, mais Pélagia qui n’a reçu de son fiancé aucune nouvelle alors qu’il était au front – Mandras ne sait, en effet, ni lire, ni écrire – semble moins éprise. Guéri, le jeune homme ne peut se résigner à rester inactif : il veut combattre l’occupant et s’engage dans la résistance communiste : l’ELA. A Céphalonie, les occupants sont en majorité des italiens, mais quelques allemands s’y ajoutent. On demande au docteur Yannis d’héberger le capitaine Corelli, joueur de mandoline à ses heures perdues. Très vite, Pélagia tombe sous le charme du joyeux capitaine. Leur amour reste secret et non consommé ; n’oublions pas que les italiens sont les occupants ! Et la vie quotidienne continue, plutôt heureuse. Jusqu’au jour où Mussolini est défait : l’Italie passe dans l’autre camp et devient ennemie de l’Allemagne. A Céphalonie, les amis d’hier deviennent ennemis et ordre est donné au capitaine Günter de fusiller toutes les troupes italiennes situées sur l’île. Le massacre est total et Corelli sera sauvé par un de ses soldats secrètement amoureux de lui : Carlo Guercio se sert de son corps comme de rempart aux balles. Laissé pour mort, Corelli sera sauvé par le docteur Yannis et Pélagia qui, alors que Corelli est remis sur pieds, se débrouillent pour le renvoyer en Italie. Corelli promet à Pélagia de revenir et lui laisse, en gage d’amour éternel, sa précieuse mandoline : Antonia. A la fin de la guerre, les horreurs continuent : les communistes prennent le pouvoir et massacrent tous les récalcitrants. Mandras revient en maître absolu pétri de violence mais se rend compte, après avoir tenté de la violer, que Pélagia ne l’aime plus et que sa mère le renie. Il se suicide par noyade. Et puis, en 1953, la terre tremble, détruisant la quasi-totalité de l’île. Le docteur Yannis meurt dans cette catastrophe. Pélagia adopte une petite orpheline qu’elle prénomme Antonia. Le temps passe. Corelli ne revient pas. Pélagia a poursuivi l’œuvre de son père et a écrit une opulente histoire de Céphalonie. Antonia épouse un avocat prénommé Alexis et la famille vit désormais dans une certaine opulence. Antonia aura un fils : Yannis qui très vite, se passionne pour la mandoline qu’il a récupérée dans la vieille maison détruite. C’est alors qu’un jour, un mystérieux vieil homme lui apprend à jouer : Corelli est revenu. En réalité, régulièrement, il s’était rendu sur l’île mais, en voyant Pélagia avec une petite fille, l’avait cru mariée et heureuse. C’est donc bien tard que nos deux amoureux se retrouvent pour partager dans le bonheur et la musique ce qui leur reste à vivre.

          La mandoline du capitaine Corelli est un roman qui ne manque ni de charme ni d’intérêt, pour autant, on ne peut dire qu’il s’agisse d’un bon roman car il souffre de défauts majeurs.

          Tout d’abord, parlons de la veine historique : le roman se déploie sur plusieurs dizaines d’années, mais l’essentiel du roman se déroule durant la seconde guerre mondiale et sur cette période, Louis de Bernières s’avère être assez érudit : de la guerre sur le front albanais à la prise de Céphalonie par les communistes en passant par les atrocités infligées aux italiens par les allemands, lorsqu’on lit La mandoline du capitaine Corelli, on est au fait de tous ces événements ; pour autant, cette fidélité à l’Histoire n’est pas trop pesante et c’est finalement ailleurs que le bât blesse.

          En ce qui concerne la veine sentimentale, on sera davantage critique : en effet, le roman comporte des aspects « eau de rose » qui me déplaisent. D’abord, il y a l’amour qui nait entre Pélagia et Mandras, le pêcheur. Le beau et charmant jeune homme se transforme, sous l’effet de la guerre et de ses violences, en horrible tortionnaire… et bien entendu, il est devenu laid et repoussant. On a quand même l’impression que Louis de Bernières a ainsi traité son personnage afin de justifier l’infidélité de Pélagia qui tombe bien vite après le début de la guerre, amoureuse d’un ennemi : le capitaine Corelli. Cette histoire d’amour transgressive aurait pu être belle et tourmentée : elle est juste plan-plan et sans relief. D’abord, le capitaine est joyeux, généreux : nombreux sont les endroits du mon
de en guerre qui aimeraient être occupés par un ennemi de cet acabit ! La transgression en est d’autant plus diminuée. Par ailleurs, De Bernières se complait à croquer les petites anecdotes quotidiennes burlesques qui mettent les personnages dans des positions bien peu flatteuses et peu propices à faire battre nos petits cœurs épris de grandes amours romanesques. Le pompon, c’est sans doute la fin ! Plutôt irréaliste ! Après tant d’années et sans raisons valables pour expliquer un si long silence, le capitaine Corelli revient pour un happy end plein de nostalgie : il répare toutes les promesses non tenues comme celle d’offrir une chèvre à Pélagia. Et puis, ce final où le petit fils s’éprend de la mandoline du capitaine tandis que ce dernier lui transmet l’art de la gratte, fait tomber le roman dans le lieu commun de l’enfant par procuration. Bref, on n’accroche pas du tout à ce final à l’eau de rose peu plausible.

          Paradoxalement, les plus belles histoires d’amour du roman sont celles qui n’ont vécu que dans le cœur d’un guerrier homosexuel : Carlo Guercio, amoureux d’abord de son compagnon d’armes Francisco sur le front albanais, puis du capitaine Corelli pour lequel il donne sa vie. Peut-être Louis Bernières est-il de la jaquette, comme on dit et s’avère-t-il totalement incapable de raconter une histoire d’amour entre un homme et une femme. Simple supposition !

Mais le pire défaut de ce roman, c’est sans doute sa construction. On ne comprend pas pourquoi, après s’être si longuement étendu sur la période de la guerre, d’un seul coup, tout s’accélère : lorsque le capitaine Corelli repart pour l’Italie, Louis de Bernières semble ne plus rien avoir à raconter et tout va très vite : en cinquante pages (sur un roman qui en compte 650) on couvre plus de quarante ans. La vie horrible du docteur Yannis dans les camps de déportés ouverts sous le régime communiste fait l’objet de trois lignes et d’un symptôme : le pauvre vieux est devenu muet. Bref, si on trouve le roman un peu longuet, à la fin, ce n’est plus du tout la même chanson !

           Alors, certes, La mandoline du capitaine Corelli offre certains charmes : l’île de Céphalonie est au cœur du roman : sans être vraiment magnifiée, on sent l’admiration secrète de l’auteur pour la culture grecque, antique, pastorale ou autre. Les fêtes de villages, les croyances et les superstitions, la religion orthodoxe incarnée par le pope… les kafénéons… tout y est, et pour qui aime la Grèce, c’est très plaisant !

          J’ai eu un peu de mal à finir La mandoline du capitaine Corelli, certes, mais finalement, ce livre me laisse un souvenir assez précis : il m’a fait découvrir une période que tout le monde connait (la seconde guerre mondiale), mais qui, en ce qui concerne la Grèce est beaucoup plus oubliée et il m’a replongée dans ces belles îles ioniennes que j’aime tant.



26/03/2016
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