Louis Ferdinand Céline : voyage au bout de la nuit/Un voyage très, très (trop !) long !

          Eh bien ! Me voilà face à une grande pointure de la littérature durant cet été 2016 ! Mais lire un roman aussi noir pendant des vacances si ensoleillées est-il de bon aloi ? Pas vraiment, sans doute, car j’ai finalement moyennement apprécié cette relecture du grand classique écrit par Louis-Ferdinand Céline en 1932, classique intitulé Voyage au bout de la nuit. 

          Le début de ce long voyage de plus de 500 pages commence avec la première guerre mondiale dans laquelle Ferdinand Bardamu s’engage sur un coup de bluff. Alors commence la peur qui taraude notre soldat qui songe à déserter. Lors d’une vadrouille dans la campagne, il rencontre celui qui va l’accompagner épisodiquement dans diverses occasions : Léon Robinson. De la guerre, Bardamu revient blessé et un peu fêlé. La seconde étape de ce voyage, ce sont les colonies – la Bragamance – en Afrique. Au programme : chaleur insupportable, paludisme et autres maladies tropicales. Sinon, Bardamu doit s’occuper d’un comptoir de la compagnie Pordurière au fin fond de la brousse où la solitude l’accable. Il finit par mettre le feu à sa cabane et s’embarque sur le premier paquebot, direction les Etats-Unis où il découvre le cinéma comme moyen d’évasion… et pour gagner sa vie, pendant quelques temps, il travaille dans les usines Ford où il travaille à la chaine. Malgré l’amour de Molly, Bardamu rentre en France. A Rancy, il s’établit comme médecin, soigne des gens dans le besoin, des cas désespérés, et a du mal à se faire payer. Il vit chez les Henrouille qui veulent se débarrasser de la vieille grand-mère. C’est là qu’intervient Robinson, payé pour faire passer et trépasser mémé. Mais l’affaire tourne mal et Robinson, blessé par l’explosion, perd la vue. Il se retrouve à Toulouse où il rencontre Madelon. Avec la vieille Henrouille, il s’occupe d’une affaire étrange : faire visiter des catacombes aux touristes. Bardamu lui rend visite, un jour et devient l’amant de Madelon. Entre temps, il a changé de travail et s’occupe d’un asile d’aliéné à Vigny – non loin de Rancy. Après le décès – pas vraiment accidentel – de la vieille Henrouille, Robinson débarque à l’asile. Il veut échapper au mariage que Madelon envisage et qu’il conçoit comme une prison. Mais Madelon ne l’entend pas de cette oreille et débarque à Paris pour harceler Robinson qu’elle finit par assassiner. C’est désormais seul que Bardamu doit désormais continuer son voyage au bout de la nuit.

          La première caractéristique du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, c’est l’écriture argotique curieusement utilisée par le narrateur Bardamu. Je dis curieusement car notre homme est médecin et que ce langage n’est pas courant dans la bouche d’un individu exerçant cette profession… ni dans celle de personne, d’ailleurs. En effet, ce n’est pas parce que la grammaire et le vocabulaire de la langue française académique sont largement chamboulés que l’écriture du roman est à jeter à la poubelle car Louis-Ferdinand Céline utilise intelligemment la liberté qu’il s’accorde avec le français qui, sous sa plume est singulièrement percutant et incisif. Cependant, parfois, le lecteur perd pied dans les méandres de l’argot qu’il maitrise mal et la compréhension de certains passages est, de ce fait, difficile. Parfois aussi, on rit ou on sourit de la vivacité d’un tel langage qui se permet des raccourcis surprenants, faisant jaillir des images insolites et lumineuses qui redessinent les paysages déprimants que Céline ne manque pas d’évoquer. Je cite, par exemple :

 

          « Faut avoir le courage des crabes aussi, à Rancy, surtout quand on prend de l’âge et qu’on est bien certain d’en sortir jamais plus. Au bout du tramway voici le pont poisseux qui se lance au-dessus de la Seine, ce gros égout qui montre tout. Au long des berges, le dimanche et la nuit les gens grimpent sur les tas pour faire pipi. Les hommes ça les rend méditatifs de se sentir devant l’eau qui passe. Ils urinent avec un sentiment d’éternité, comme des marins ».

 

          La seconde caractéristique du voyage au bout de la nuit de Céline, c’est sa noirceur ; et pas seulement parce que notre auteur affectionne particulièrement les scènes qui se déroulent la nuit. En effet, Bardamu enchaine les expériences traumatisantes ou glauques aux quatre coins du monde et développe une vision nihiliste de l’existence et de l’humanité. Entre la guerre, l’exploitation coloniale, le travail à la chaine, il semble bien que Bardamu ait fait le tour des inventions humaines destinées à anéantir l’homme. Dans la seconde partie du roman, alors que Bardamu s’est installé comme médecin à Rancy, il côtoie la maladie, la vieillesse, la décrépitude et comme c’est encore insuffisant, il tombe dans une sordide affaire de famille où il est question d’assassiner une grand-mère – la vieille Henrouille - pour hériter… et les volontaires pour achever la vieille Henrouille ne manquent pas ! Car l’égoïsme, c’est sans doute le trait de caractère humain le mieux partagé ! Et la conséquence directe de l’égoïsme, c’est la solitude. Ainsi, le roman regorge-t-il d’une multitude de personnages que Bardamu croise à un moment de son parcours, qui parfois lui racontent leur vie… et puis, plus rien. Chacun repart de son côté. De ce point de vue, Voyage au bout de la nuit se rattache à la veine du roman picaresque… sauf que ce roman-ci est vraiment très noir.

          Quant à Bardamu, il n’est pas en reste et comme les autres, il ne s’attache jamais bien longtemps aux individus qu’il croise. Seul Robinson réapparait plusieurs fois et accompagne Bardamu à différents moments de son parcours, mais on a davantage l’impression que le hasard ou l’opportunité sont les véritables moteurs de ces retrouvailles épisodiques, et non un réel attachement des deux hommes l’un pour l’autre. Quant aux femmes, elles ne font, elles aussi, que passer épisodiquement dans la vie de Bardamu. Et malheur à celle qui voudrait faire un bout de chemin avec notre héros ! On songe à Molly, l’américaine, qui aurait voulu épouser Bardamu et que ce dernier finit par quitter sans état d’âme.

         Certes, on a peu l’occasion de plonger dans un roman aussi singulier que Voyage au bout de la nuit. Peu de livres relayent une vision aussi noire du monde dans un langage aussi percutant. Pourtant, ce nihilisme qui caractérise toutes les pages de ce long voyage finit par être saoulant. Personnellement, des propos aussi extrêmes et extrémistes ont du mal à me convaincre ou à emporter mon adhésion. Je préfère la couleur et surtout, la nuance. Je comprends bien que le fait d’avoir fait une expérience aussi traumatisante que celle de la guerre 14-18 laisse des traces indélébiles, que le nihilisme a été une tentation pour de nombreux artistes qui ont vécu ce cataclysme… mais après la nuit, il y a le jour. Pas toujours très net, pas toujours très lumineux… et ce même si la nuit n’est jamais très loin. Louis-Ferdinand Céline semble en douter et tourne en rond dans l’évocation pathétique d’existences qui ne servent à rien et qui se dissolvent finalement dans la mort. Sans doute a-t-il aussi raison d’un certain point de vue, mais si on se lève chaque matin avec cette idée-là en tête, on passe à côté des petites saveurs – restons modestes, quand même - de la vie qui la rendent quand même intéressante, parfois.



27/11/2016
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