Michel Faber : Contes de la rose pourpre.

 

                Comme promis, voici, non pas la suite du roman La rose pourpre et le lys de Michel Faber, mais un ensemble de petits contes qui élargissent la perspective de la susdite œuvre : contes de la rose pourpre, écrits par l’auteur déjà cité en 2006 et parus aux éditions de L’Olivier.

                Ainsi vais-je commencer par présenter les sept contes.

Nöel dans Silver Street nous ramène à l’époque où Sugar, l’héroïne de la rose pourpre et le lys était prostituée, avant de rencontrer William, et évoque le petit moment magique de Noël dans la misère des jours d’une fille de joie. Mais ce petit moment est aussi pétri d’égoïsme : Sugar ne partage pas les chocolats qu’elle a achetés avec Christopher, l’employé de maison.

        Clara et l’homme aux rats met en scène un personnage secondaire de la rose pourpre et le lys : Clara est l’ancienne servante d’Agnès, épouse de William Rackham et congédiée par ce dernier à la mort de celle-ci. Elle ne parvient pas à retrouver une place et tombe dans la prostitution. Un jour, elle rencontre Mr Heaton, un homme étrange qui lui donne de l’argent pour qu’elle se laisse pousser l’ongle du medium. Le but de l’opération ? Clara devra lui glisser le doigt dans l’anus lors d’un bien étrange spectacle : dans un cabaret, on montre des chiens qui tuent des rats. Fascinée par la chose, Clara oublie ce pourquoi Mr Heaton l’a payée. Mais ce n’est pas bien grave ! Mr Heaton lui montre alors ses cicatrices… Clara se dit qu’elle aussi, elle en a, des cicatrices. Ce conte ouvre une réflexion sur le sadomasochisme et sur la parfois misérable et pitoyable humanité qui existe chez les clients des prostituées, clients qui peuvent paraître pervers au premier abord.

        Cœurs en chocolat venus du nouveau monde a pour personnage principal la très bigote Emmeline Curlew lors de son adolescence : déjà militante, c’est l’esclavage qui, à l’époque, l’indigne. Un jour, elle reçoit des chocolats et une lettre d’un homme habitant le nouveau monde, détenteur d’esclaves, et défendant l’esclavage car il traite ses hommes avec douceur et pense leur apporter le bonheur. Emmeline n’est certes pas d’accord, car elle réside dans cette vieille Europe, digne héritière des idéaux des lumières, ce qui ne l’empêche pas de manger le chocolat… qui me semble-t-il n’est pas forcément produit dans des conditions très équitables… Et elle ne voit même pas « la forme muette de Gertie (la bonne) attendant la permission de débarrasser la table », comme une esclave pourrait le faire. Certes, s’il y a matière à condamner l’esclavage, la misère des gens de maison n’est-elle pas, elle aussi, une forme d’esclavage dont Emmeline n’a absolument pas conscience ?

          La mouche et son effet sur Mr Bodley met en lumière Mr Bodley, compagnon de débauche de William Rackham. Il passe son temps à boire, à trainer dans les bordels. Cependant, ces derniers temps, il n’arrive plus à bander. A qui la faute ? A une mouche qui se serait posée sur la croupe d’une prostituée alors qu’il était en train de la foutre allègrement. Il est désormais perturbé dans son désir par la vision récurrente de cette saleté. Cependant, Mrs Tremain, la tenancière du bordel, propose à Mr Bodley un bon lit et une bonne nuit de sommeil. Il est évident que, vu le zombie qu’elle a devant elle, dormir est le meilleur remède à l’impuissance de Bodley. Ce conte met en avant la tendresse et l’attention qu’on peut parfois trouver dans une maison close.

La pomme nous ramène à Sugar à l’époque de la prostitution. Incommodée par une évangéliste qui chante une chanson pétrie de moralité religieuse sous ses fenêtres, dégoûtée par le roman-feuilleton pétri de morale bourgeoise qu’elle est en train de lire, Sugar décide de balancer une pomme sur la première personne qui viendra sous ses fenêtres beugler sa morale à trois sous. Ce conte met en exergue le conflit moral qui existe entre le monde de la prostitution, les institutions religieuses et la bourgeoisie, il met aussi en exergue l’hypocrisie qui sous-tend cette problématique : les bourgeois, qui sont les premiers à faire la morale et à mettre en avant toutes sortes de bondieuseries sont  aussi les premiers clients des prostituées.

         Dans le remède, nous retrouvons William Rackham à la fin de sa vie. Malade, il prend des médicaments et se souvient des grandes amours de sa vie : Agnès, Sugar. Parfois tendre, parfois incisif, ce conte évoque le contenu du roman : la rose pourpre et le lys, ce qui est intéressant pour le lecteur qui connait déjà ce roman. Cependant, William est désormais un homme solitaire et bien mal aimé : sa nouvelle femme, Constance, est froide et insensible. Elle guette plus ou moins sa mort et l’héritage qu’il laissera. A chacun ses malheurs ! Les bourgeois ne sont pas forcément plus heureux que les prostituées et les miséreux, mais c’est un malheur d’un autre type qui les accable...

           Une puissante cohorte de femmes, coiffées de très grands chapeaux se passe bien plus tard, à l’époque édouardienne : Henry est le fils de Sophie, la petite fille de William que Sugar a enlevée à la fin de La rose pourpre et le lys. Certes, il est vieillissant, mais se remémore d’un épisode marquant de son enfance : sa mère, son père, ainsi que tante Primrose sont des socialistes et des féministes convaincus. Ils décident de participer à la grande manifestation des suffragettes qui se déroule le dimanche 21 Juin 1908. Cependant, lors de la manifestation, Sophie se sent mal : elle se rend dans le quartier de Notting Hill, là où résidait son père, William Rackham. Elle peine à retrouver la maison de son enfance à laquelle elle fut arrachée… elle croit la reconnaître, n’en est pas sûre ; d’ailleurs, d’autres habitants occupent la demeure et ne connaissent pas William Rackham. La nouvelle ouvre une réflexion sur le destin de Sophie : qu’est-elle devenue ? On entrevoit une réponse : digne héritière de Sugar, elle est devenue une suffragette engagée… mais la blessure de l’arrachement à sa maison n’a jamais été refermée ! Et peu importe si son père était un affreux bourgeois qui a à la fois sauvé et condamné Sugar. Peu importe si sa morale à lui est incompatible avec le féminisme ! William était son père et a sans doute beaucoup manqué à Sophie. L’originalité de cette nouvelle réside dans le fait qu’elle est aussi un clin d’œil bien appuyé à la rose pourpre et le lys. Elle termine le recueil sur la promesse d’une suite… Mais cette suite, libre au lecteur de l’inventer. On se souvient que la rose pourpre et le lys se terminait sur un goût d’inachevé : ce qui n’a pas plu à de nombreux lecteurs.

          Ainsi, cet ensemble de sept contes élargit les perspectives de la rose pourpre et le lys en nous faisant découvrir des personnages secondaires de ce roman, et parfois, totalement inconnus. Il ouvre d’une part le temps - nous couvrons une période très large, qui commence avant le début de la rose pourpre et le lys, et qui se poursuit au-delà – d’autre part, l’espace puisque sont évoqués d’autres continents comme l’Amérique ou encore l’Australie dans le dernier conte. Et puis, comme dans tout recueil de nouvelles qui se respecte, chaque histoire débouche sur une réflexion universelle qu’elle soit humaine, philosophique, ou sociale.

          Alors, à tous ceux qui ont aimé la rose pourpre et le lys, je dis que ce recueil de nouvelles est intéressant et ponctue de manière originale le roman… car sans doute attendait-on plutôt une suite ! Eh bien, avec les contes de la rose pourpre, nous avons des préludes, des intermèdes et des suites ! Que demande le peuple ! Par ailleurs, il est bien agréable d’avoir entre les mains un livre qui se lit plutôt vite si l’on songe aux heures passées à lire les 1138 pages de la rose pourpre et le lys ! Encore une fois, le contraste entre ces deux œuvres de dimensions différentes est intéressant. Ceci dit, à ceux qui n’ont pas eu le courage de se plonger dans la rose pourpre et le lys, je dis que les contes de la rose pourpre peuvent se lire indépendamment du roman sur lequel ils se greffent car l’articulation entre les deux livres est très souple… Bref, avec Michel Faber, tous les parcours de lectures sont possibles y compris les chemins de traverses ! Nul doute que ceux-ci seront parsemés des divines senteurs de roses !



13/09/2015
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