Milan Kundera : L’insoutenable légèreté de l’être/Milan Kundera envoie du lourd !

                Le voilà enfin, le plus célèbre roman de Milan Kundera, le seul qui ait donné lieu à un film assez célèbre ! Je veux, bien entendu, parler de L’insoutenable légèreté de l’être que Milan Kundera a fait paraître en 1984 aux éditions Gallimard. Bien évidemment, le roman est - comme tous ceux que le plus français des écrivains tchèques a écrit - à inscrire dans le palmarès des meilleures productions du XXème siècle.

                Tomas est médecin à Prague. C’est un libertin attaché à la légèreté dans sa relation avec les femmes. Cependant, il rencontre Térésa qui nourrit très vite pour lui des sentiments profonds et ne supporte pas ses multiples incartades sexuelles. Parmi les maîtresses habituelles de Tomas, il y a Sabina qui entretient aussi une relation avec un professeur tchèque nommé Franz. Cependant, le couple phare du roman, c’est celui formé par Tomas et Térésa qui quitte Prague pour tenter un nouveau départ en Suisse, puis qui revient à Prague. Hélas, le régime communiste très dur qui s’installe après le printemps de Prague ôte à Tomas – soupçonné de dissidence - son emploi de médecin. Ce dernier devient laveur de carreaux, ce qui lui permet de connaître de nombreuses femmes. Térésa est à nouveau malheureuse. Le couple décide de s’installer à la campagne, loin des tentations et décède malheureusement dans un accident de voiture, quelques mois après avoir enfin trouvé un équilibre.

                L’idée directrice du roman, idée que l’auteur va s’évertuer à disséquer sous toutes ses coutures, c’est le rapport et l’opposition entre la légèreté et la lourdeur. Cheque être va composer, dans sa vie amoureuse, mais aussi intellectuelle, avec ces deux paramètres. Ainsi, Milan Kundera compose-t-il ses deux couples de personnages à la manière d’un chiasme. Tomas incarne la légèreté : il a de nombreuses maîtresses et ne s’attache à aucune. Et puis, il rencontre Térésa qui incarne la lourdeur. Térésa est la femme d’un seul homme et très vite, Tomas va concevoir des sentiments forts pour la jeune femme et ne plus supporter la légèreté qui régit sa vie. Tomas compose désormais avec la lourdeur. Cependant, Térésa s’en veut d’être si lourde : elle pense qu’elle ampute Tomas d’une partie de lui-même, voire d’une partie de son essence. Elle tente d’accepter sa légèreté, dans une certaine mesure. De l’autre côté, c’est la femme, Sabina, qui est légère : peintre, elle collectionne les amants. Frantz, un professeur pragois, est fou amoureux d’elle. Afin de ne pas se laisser entraver par la lourdeur d’un sentiment exclusif, Sabina va quitter Frantz du jour au lendemain, sans aucune explication. Elle découvre alors que la légèreté ne va pas sans une autre entité : celle de la trahison. De manière surprenante, Frantz oublie très vite Sabina et se lance dans une liaison passionnée avec l’une de ses étudiantes. Il est vrai que l’étudiante est très amoureuse de lui et que cette situation permet à Frantz de ressentir la légèreté qui incombait à son ancienne maîtresse. Ainsi, la frontière entre la lourdeur et la légèreté est-elle ténue. Bien plus, celui qui souffre le plus n’est pas forcément celui qui adopte une attitude légère face à la vie : car la légèreté est aussi une posture, car la légèreté ne va pas sans la lourdeur sans laquelle elle n’existerait pas, sans la lourdeur qui la contamine et la gangrène.

           Bien évidemment, d’autres thèmes et d’autres réflexions viennent nourrir ce fabuleux roman. D’abord, le mythe de l’impossible retour vient donner à l’ensemble une perspective tragique : en effet, on n’a qu’une seule vie et il est impossible de rejouer une seconde fois les événements qui nous arrivent. La voie que l’on choisit n’est peut-être pas celle qui nous convient, celle dans laquelle on trouve notre accomplissement. Ainsi, le doute est toujours ce qui mène la vie :

          « On ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car on n’a qu’une vie et on ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. Vaut-il mieux être avec Térésa ou rester seul ? Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. »

        Autre réflexion intéressante, celle de la mythologie qui préside à toute histoire d’amour. Autant dire que toute histoire d’amour naît sous le signe artificiel du fantasme raconté, de la page de littérature qui va nous permettre de baliser l’ensemble à la manière des récits, eux-mêmes rythmés par des chapitres qui relient l’ensemble. Tout d’abord, toute histoire d’amour démarre sous le signe de la lourdeur :

        « Nous croyons tous qu’il est impensable que l’amour de notre vie puisse être quelque chose de léger, quelque chose qui ne pèse rien ; nous nous figurons que notre amour est ce qu’il devait être ; que sans lui notre vie ne serait pas notre vie. »

        Ainsi, le hasard, nous l’évacuons dans toute histoire d’amour, car le hasard, c’est la contingence, c’est la légèreté, ce qui aurait pu ne pas être. Lorsque Tomas rencontre Térésa, il remarque qu’une succession de six hasards l’ont mené vers elle. Mais ces six hasards, il en fait une partition, une musique qui procure à toute l’histoire à la fois sa beauté et son déterminisme.

       Mais rien n’est jamais dénué d’ironie et chaque repère est perçu de manière différente par l’un et l’autre, ce qui créé le malentendu tragique : aucune histoire n’est jamais vécue en symbiose.

       « Chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun ».

      Alors bien sûr, en filigrane, comme toujours, chez Milan Kundera, il y a l’histoire tragique de Prague qui souligne comme en contrepoint l’histoire de ses personnages : entre quête de liberté et censure totale, entre légèreté et lourdeur, c’est aussi dans cette ville qui palpite à l’unisson des aspirations humaines que les personnages cherchent leur identité. Et c’est aussi la ville qui écrit le destin de tous les personnages : selon la manière dont ils vont s’y inscrire, chercher à s’en défausser, à y adhérer, à la fuir, ils pétrissent leur identité.

       Selon Parménide, c’est vers la légèreté qu’il faut tendre, car elle est la perfection. A l’approche des vacances, c’est sans doute ce mot-là qui nous entraîne tous. Cependant, n’oublions pas l’insoutenable ! La légèreté ne se conçoit pas sans le sérieux et le déterminisme qui façonne nos vies : ainsi, l’insoutenable rentrée des classes ne tardera-t-elle pas à pointer le bout de son nez !



20/11/2016
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