Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux : Arlequin poli par l’amour.

          Cette semaine, je vous propose de vous rendre au théâtre pour revisiter une pièce - très courte – un seul acte – et méconnue - du célèbre dramaturge Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux. L’auteur a écrit Arlequin poli par l’amour en 1720 et, comme d’habitude, ce sont les acteurs de la commedia dell’arte qui ont  joué la pièce.

          Nous sommes dans une île imaginaire, d’aspect champêtre. La Fée – par ailleurs fiancée au grand magicien Merlin – est tombée amoureuse du jeune et bel Arlequin qu’elle a enlevé. Mais le jeune homme n’a reçu aucune éducation : il est naïf et ne pense qu’à manger, rire et dormir, comme un enfant. La Fée décide donc d’éduquer l’esprit du jeune homme qui reste plutôt insensible à tous ses efforts. D’un autre côté, Silvia est une jeune bergère qui passe son temps à repousser les avances d’un berger qu’elle n’aime pas. C’est au cœur d’un bois qu’Arlequin et Sylvia se rencontrent et immédiatement, ils utilisent le langage de l’amour évident, enfantin et sans masque. Sylvia offre à Arlequin, en gage d’amour, un mouchoir. La Fée aperçoit l’objet qu’Arlequin tient précieusement dans sa main et devient jalouse. De son côté, Sylvia demande à une amie une recette pour s’attacher encore plus l’amour d’Arlequin : la bergère lui explique qu’il faut dire le contraire de ce qu’on ressent, ne pas dire qu’on aime, ne pas offrir sa main à baiser. Lorsque les deux amoureux expérimentent cette première leçon, c’est matière pour eux à rire, car ils ont vraiment l’impression de jouer là une sorte de comédie amoureuse dont ils ne sont que les acteurs et non les personnages. L’affaire se corse lorsque la Fée sépare Arlequin et Sylvia : à Arlequin, elle déclare que la belle Sylvia lui a menti, qu’elle s’est jouée de lui. A Sylvia, elle ordonne de déclarer à Arlequin qu’elle ne l’aime pas, qu’elle a feint l’amour, qu’elle a joué avec lui, sinon, c’est la mort.  Affolée, Sylvia accepte de mentir ; mais Arlequin est si triste qu’il sort son couteau et fait mine de se l’enfoncer dans le ventre. Sur ce, Trivelin, le serviteur de la Fée, - qui a été témoin de la scène -  sort de son retranchement et décide d’aider les deux amants : la clef de la réussite, c’est de voler la baguette magique de la Fée car celui qui la détient possède aussi le pouvoir. Arlequin retrouve donc la Fée et lui dit qu’il n’aime plus Sylvia, qu’il n’aime qu’elle… Il lui offre son chapeau… et lui vole sa baguette magique ; ainsi, il prend le pouvoir sur elle, mais aussi sur les lutins et toutes les créatures qui règnent dans le domaine de la Fée. Désormais, ce sont Arlequin et Sylvia qui détiennent le pouvoir et face à l’énergie cruelle que déploie immédiatement Arlequin-Roi, Sylvia lui demande de faire preuve de compassion et de clémence.

          Si Arlequin poli par l’amour est une des premières pièces de Marivaux, si elle est l’une des plus courtes, elle possède déjà toutes les thématiques que le dramaturge développera par la suite – l’amour, le jeu de la séduction, l’amour propre, voire l’orgueil, la manipulation, le mensonge, le pouvoir -  et elle séduit par son originalité et sa fraicheur.

D’abord, on aime la fantaisie de cette pièce très atypique : un endroit énigmatique, empreint de magie, des personnages issus de différentes veines du théâtre ou de la littérature : mélange de personnages issus de la commedia dell’arte ou issus des légendes médiévales… Le cadre bucolique habité par des bergers et des bergères amoureux nous rappelle le genre élégiaque de la poésie latine  incarné, entre autres, par Tibulle (Elégies) ou encore Virgile (Les bucoliques).

          Certes, la pièce est légère et l’action est menée de manière virevoltante et rapide. Cependant, il ne faudrait pas passer à côté des aspects plus profonds qui la sous-tendent.

           D’abord, on peut lire Arlequin poli par l’amour selon les théories psychanalytiques : La Fée incarnerait ainsi la mère castratrice qui veut garder son enfant pour elle seule (d’ailleurs, la Fée appelle Arlequin « mon fils » à de nombreuses reprises), elle se méfie des autres femmes, elle tente de les évincer. Mais tout en cherchant à éduquer Arlequin, elle se rend compte qu’elle peine à le faire car une part intime du jeune homme lui échappe. Cette part intime, c’est Sylvia qui saura la toucher car juste après l’avoir rencontrée, Arlequin a déjà changé : ainsi, le véritable initiateur, dans la pièce, c’est l’amour. Lorsqu’Arlequin, parce qu’il aime Sylvia et qu’il veut vivre cet amour, vole la baguette de La Fée, il s’émancipe et prend le pouvoir ; en d’autres termes, il a « tué » la mère, il a « coupé le cordon », il est désormais libre de vivre avec une autre femme. Mais je n’aime pas trop les explications psychanalytiques qui me paraissent régressives, trop orientées et partielles.

         Je préfère voir dans le personnage de La Fée le symbole de toutes les chaines qui nous aliènent, qui nous ensorcèlent de manière maligne, qui nous empêchent d’avancer et qu’il faut briser pour aller ailleurs. La baguette est le symbole de cette prise en main par soi-même de son propre destin. 

De plus, Arlequin poli par l’amour, c’est aussi une réflexion sur le langage : si, spontanément, Arlequin et Sylvia s’avouent leur attirance, c’est qu’ils ont une âme d’enfant. Bien vite, les autres, ceux qui les éduquent, qui les initient au monde des adultes, leur apprennent à mentir, à dissimuler. Au départ, le mensonge parait ludique pour Arlequin et Sylvia qui connaissent le fond de leurs cœurs : ils jouent à se mentir. Mais très vite les choses s’assombrissent et le mensonge qui masque la vérité des sentiments vient corrompre le bonheur initial ; s’ensuit la souffrance, l’incompréhension, le malentendu et la frustration.

          Pourtant, je ne pense pas que Marivaux fasse ici l’apologie de la sincérité à tout crin. Apprendre à mentir, c’est aussi apprendre à  maîtriser le langage, et le pouvoir dépend de cette maîtrise. D’ailleurs, lorsqu’Arlequin s’empare de la baguette, il devient intarissable et paradoxalement, la Fée reste muette. Ainsi, comme toujours chez Marivaux, le jeu du langage, entre mensonge et sincérité doit permettre dans le dénouement, de faire éclater la vérité. Le mensonge n’est donc jamais une fin en soi, il est un moyen de manipulation qui permet de dominer les autres, de les observer… mais toujours, à la fin, le bienveillant Marivaux invite ses personnages à laisser tomber les masques, car le bonheur ne se trouve jamais dans le mensonge.

          Cependant, il faut bien avouer que le passage le plus ravissant de la pièce, c’est la sincérité touchante et spontanée de la rencontre entre Arlequin et Sylvia : leur amour éclate comme une évidence lumineuse et précieuse… C’est sans doute dans la transparence totale, loin de tout « jeu de l’amour » qu’on est le plus heureux. Mais si tout était si simple, alors, le théâtre n’existerait pas…

        Et de retomber sur la sempiternelle question de dissertation sur les liens du théâtre et de la vie réelle. Effectivement, tous ces jeux de l’amour, s’ils sont charmants lorsqu’ils sont représentés sur scène, peuvent, dans la vie réelle, corrompre les sentiments, devenir épuisants et stériles : ils peuvent devenir une fin en soi qui ne débouche sur rien d’autre que leur éternelle poursuite tant il est vrai que le dénouement, dans une vie dont on ne connait pas la fin, n’est guère évident à accomplir. Mais laissons donc tomber le marivaudage pour se concentrer sur l’essentiel…

          Et si l’île de Marivaux existait ? C’est peut-être celle-ci :

I Muvrini : VENI :

 




30/10/2016
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