Sébastien Japrisot : Un long dimanche de fiançailles/Et quand vint le lundi, c’était encore l’amour.

                En ces temps où, à travers diverses commémorations, on se souvient encore des horreurs de la Grande Guerre, je vous propose de découvrir ou de redécouvrir un roman à la fois dur et poignant : Un long dimanche de fiançailles, écrit par Sébastien Japrisot et paru en 1991 aux éditions Denoël. L’œuvre a reçu le prix Interallié, la même année.

             Janvier 1917, cinq soldats sont condamnés à mort pour s’être volontairement mutilé la main afin d’échapper à l’horreur de la guerre. Cependant, ils ne seront pas fusillés, mais amenés dans une tranchée assez proche des lignes ennemies - tranchée surnommée Bingo Crépuscule - et balancés, les bras liés, sans arme, dans le no man’s land afin d’y mourir de froid, de faim ou d’une balle allemande. Le motif invoqué : soit on ne veut pas que ces affaires de mutilation volontaire s’ébruitent, soit on veut économiser des balles, soit on espère que les allemands, en face, vont tirer, se découvrir et engager un assaut qui permettrait de faire bouger des lignes depuis trop longtemps figées ; et en effet, l’assaut aura bien lieu. Officiellement, les cinq condamnés sont morts : ce sont des soldats de Terre-Neuve qui ont retrouvé et enseveli les corps. Après la guerre, Mathilde apprend l’affaire et décide de mener une enquête pour savoir comment ces hommes sont morts : en effet, l’un d’eux était son fiancé, Manech, qu’elle ne parvient pas à oublier. Peu à peu, en elle, germe l’espoir que l’un d’entre eux ait survécu. Alors, elle écrit, publie des annonces, engage Germain Pire, un détective privé… Elle reçoit de nombreuses lettres : dernières lettres des condamnés, lettres de leurs veuves, d’autres soldats qui ont connu la tranchée. La plupart sont désespérantes : Manech est mort dans le no man’s land ; il avait perdu la tête ; il avait fabriqué un bonhomme de neige, là, sur ce territoire mortel et, debout sous les bombardements, il a été fauché. Pourtant, un jour, elle reçoit une lettre de Tina Lombardi, la femme d’Ange Bassignano, l’un des condamnés de Bingo Crépuscule : la jeune femme vient d’être guillotinée pour avoir vengé la mort de son seul amour et tué tous les responsables de sa condamnation. Avant son exécution, la jeune femme a écrit à Mathilde et lui a révèlé que deux indices remettent en cause la version officielle de la mort des cinq condamnés : elle a en effet croisé un homme qui portait les bottes de l’un d’entre eux et un autre, sur un brancard, qui portait un gant de couleur semblable à celui que portait Manech. C’est ainsi que Mathilde retrouve l’un des condamnés, surnommé Cet homme : désormais, il s’appelle Benjamin Gordes car, lorsqu’il était dans le no man’s land, il a échangé sa plaque contre celle du caporal Gordes et pris les bottes d’un autre. Puis, en se rendant compte que Manech était encore vivant, il a échangé sa plaque avec celle d’un autre bleuet décédé sur le champ de bataille - Jean Desrochelles - et l’a sorti de l’enfer. Cependant,  puisque condamnés, les deux hommes vivent désormais sous l’identité irréprochable de ceux qui sont morts et il faut garder le secret. Autre chose : Manech est amnésique et vit auprès de la mère de Jean Desrochelles qui le considère comme son fils perdu. Lorsque Mathilde revoit Manech, elle sait qu’elle a tout son temps : elle voudrait vivre auprès du désormais Jean Desrochelles et de la mère du défunt Jean Desrochelles. Mais le pourra-t-elle ? Rien ne sera comme elle l’avait espéré avant la guerre car le vrai Manech est mort, un dimanche, à Bingo crépuscule.

              Dans Un long dimanche de fiançailles, plusieurs périodes s’entrecroisent et se chevauchent, ce qui permet de mettre en correspondance le bonheur de l’avant-guerre, l’horreur de la guerre, les blessures de l’après-guerre. Le roman se construit en grande partie selon l’enquête menée par Mathilde pour tenter de comprendre ce qui est arrivé à Manech, ce fameux dimanche de début Janvier 1917. Ainsi, le roman est-il en grande partie épistolaire. Il est également construit au hasard des rencontres et des rendez-vous de Mathilde avec diverses personnes qui ont connu, de près ou de loin, la tranchée de Bingo crépuscule.

              A travers toutes ces bribes d’histoires qui forment comme un puzzle que Mathilde cherche à reconstruire, se dessine l’horreur de la guerre : dans les tranchées, mais aussi à l’arrière, parmi les blessés. L’horreur, aussi, du traitement des soldats soupçonnés de défection : cinq hommes, dans la force de l’âge, condamnés à périr sans arme, les bras liés, dans le no man’s land. Pourtant, ils avaient été finalement graciés, mais, pour des raisons obscures, la décision de Poincaré avait été gardée secrète dans les hauts commandements.

             L’horreur, elle dépasse aussi la grande boucherie que fut la guerre 14-18. Les conséquences ne sont pas seulement physiques : certes, Mathilde rencontre, au départ, le sergent Daniel Esperanza qui fut chargé d’acheminer les cinq hommes dans la tranchée de Bingo crépuscule. L’homme a les poumons gazés, brûlés, et veut se confier à Mathilde avant de mourir. Les conséquences sont aussi mentales : la seule défense de Manech face à l’horreur, face à la peur, c’est de basculer dans la folie, puis dans l’amnésie. Je passe sur tous ces destins brisés : Tina Lombardi, par exemple, guillotinée pour avoir voulu venger la mort de son amour en assassinant ceux qui l’avait condamné. Et ce pauvre Benjamin Gordes, dont l’un des condamnés – Benoît Notre-Dame dit Cet homme - prendra l’identité pour se sauver alors que celui-ci venait de périr à côté de lui : il avait tellement peur de la guerre qu’il avait demandé à son ami Kleber d’aller faire un enfant à sa femme pendant sa permission - étant lui-même stérile –dans l’espoir d’être relevé et d’échapper à l’horreur.

                 Et après la guerre, c’est encore la guerre. Certes, il y a des épouses, des mères, des pères, des enfants brisés par la mort d’un des leurs. Mais il y a aussi Mathilde et son parcours du combattant pour savoir ce qui est arrivé dans la tranchée de Bingo Crépuscule et peut-être retrouver Manech. Un accident survenu lorsqu’elle était enfant l’a laissée paralysée, mais c’est avec courage, patience et détermination qu’elle lance des appels dans les journaux, qu’elle recueille des lettres et des témoignages, qu’elle se livre à tous les recoupements possibles, à tel point que l’intrigue est parfois complexe et nous emmène souvent dans des impasses. Mais à travers cette grande enquête, ce sont tous les acteurs et les victimes de la grande guerre auxquels Sébastien Japrisot donne voix : l’écriture du roman est assez particulière et cherche à coller au plus près au langage des gens simples, parfois illettrés, des soldats au parler franc et direct.

                 En contrepoint, Sébastien Japrisot évoque aussi le bonheur d’avant : une lumière destinée à s’éteindre à tout jamais à partir de 1914 : Mathilde et Manech s’aimant près du lac d’Hossegor, Tina Lombardi et Ange Bassignano surnommés les amoureux de la belle de Mai, un quartier de Marseille. Car c’est une fin bien amère que nous propose Sébastien Japrisot : Un long dimanche de fiançailles se termine avec des retrouvailles fragiles entre un homme qui n’est plus et une femme qui le regarde, mais se clôt sur le lundi, à Bingo crépuscule, le jour où des soldats de Terre Neuve ont enterré cinq hommes… C’était il y a longtemps, c’était un grand amour sans mariage qui s’est terminé, peut-être, par une retraite, un lundi.



24/01/2015
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