Souad : Brûlée vive/Un brulot vivant et vibrant contre les crimes d’honneur.

 

                  Une fois n’est pas coutume, je propose sur ce blog, non pas un roman – même si Brûlée vive se lit un peu comme un roman – mais un témoignage vivant et vibrant sur un sujet odieux : le crime d’honneur. Victime de cette pratique dans les années 70, Souad témoigne dans Brûlée vive, paru en     chez Oh ! Edition en 2004.

                Nous sommes dans un petit village de Cisjordanie, en territoire occupé par les juifs. Souad grandit dans une famille paysanne qui, sans être riche, ne se considère pas comme vraiment pauvre. Elle a trois sœurs : Noura, Kaïnat, et Hanan – et un frère : Assad. Comme dans toutes les familles de ce village, et de bien d’autres, l’homme est roi et la femme est son esclave. Interdiction de sortir seule, de regarder un homme, de lui parler. Obligation de travailler : s’occuper du bétail, des champs, du fromage, des travaux domestiques. Et si le moindre détail pose problème, alors ce sont les coups qui pleuvent. Le père de Souad la bat, par exemple, parce qu’elle a cueilli une tomate qui n’était pas mûre. Mais les sévices vont bien plus loin encore ! Parce qu’elle a déjà trop de filles, la mère de Souad va tuer à leur naissance celles qui viennent ensuite : Souad assiste à l’accouchement, puis au crime, cachée dans l’escalier. Un autre jour, elle voit son frère Assad, qu’elle adore, tuer Hanan, sa petite sœur, en l’étranglant avec le fil du téléphone. La raison de ce crime reste inconnue de Souad. Peut-être était-ce un crime pour l’honneur. Le rêve de Souad, c’est de se marier : alors, elle aurait une famille à elle, même si, en s’émancipant de l’autorité paternelle, elle tomberait sous celle de son mari. Car pour les femmes, le mot liberté n’existe pas. Elle commence à rêver sur son voisin, Faiez. Elle est persuadée que l’homme est venu la demander en mariage à son père, mais que l’affaire reste en attente, car avant de pouvoir se marier, Kaïnat, sa sœur ainée, doit trouver chaussure à son pied. C’est ainsi : les mariages se font suivant l’ordre chronologique et si ça bloque, alors les filles deviennent « vieilles filles » et sont la risée du village. Une liaison débute entre Faiez et Souad. Profitant de la naïveté de la jeune fille, Faiez couche avec elle – première disgrâce si l’affaire est découverte – mais bien pire ! Souad tombe enceinte. Dès lors, elle n’entendra jamais plus parler du jeune homme. Son ventre commence à se voir. La famille décide donc, de se débarrasser de celle qui lui inflige un tel déshonneur. C’est Hussein, le mari de sa sœur ainée qui est chargé de l’affaire. Il asperge Souad de pétrole et met le feu à ses cheveux. La jeune fille parvient à s’échapper et se retrouve à l’hôpital où aucun soin ne lui est apporté : sa famille a décidé qu’elle devait mourir. Mais la jeune femme est coriace et elle met au monde un petit garçon qui lui est retiré. Elle aura la chance de rencontrer une femme nommée Jacqueline qui travaille pour une association humanitaire : Terre des hommes. Jacqueline bataille pour permettre à Souad de sortir de son pays ; elle bataille aussi pour retrouver son fils : Marouan. Souad est finalement envoyée en Suisse où elle reçoit des soins. Puis dans une famille d’accueil où elle commence à se reconstruire. Au bout de cinq ans, elle laisse Marouan aux bons soins de cette famille qui l’adopte et part faire sa vie de son côté. Elle travaille et rencontre l’amour d’Antonio qui l’épouse ; elle redevient mère : ses deux filles se prénomment respectivement Laetitia et Nadia. Cependant, la jeune femme n’est pas encore guérie. Il lui faudra encore vaincre la dépression avant de réussir à revoir son fils, avant de réussir à raconter, à témoigner. Il semblerait que Souad vive enfin heureuse avec ses trois enfants quelque part en Europe.

                J’ai sans doute laissé une large place dans cet article à l’histoire de Souad car c’est elle qui prévaut et non mon avis de lectrice. L’histoire est tragique… et véridique. Elle fait froid dans le dos. Alors bien sûr, j’ai préféré la première partie du témoignage, celui qui porte sur la vie de Souad dans ce petit village de Cisjordanie, un petit village comme il en existe des milliers dans le monde musulman, un village où on pratique presque impunément les crimes d’honneur. Souad témoigne de la vie d’esclavage qu’elle a vécue là-bas. Pourtant, on a quand même l’impression qu’elle aimait certains travaux qui lui incombaient comme faire le pain. Sur les travaux rustiques, Souad est très précise et on sent l’amour du travail bien fait, exécuté précisément et de main de maître… car sinon, les coups paternels pleuvent sur elle !

                On est bien sûr abasourdi à la lecture des sévices que la jeune femme a subis, abasourdi par la manière dont sont traitées les femmes. Souvent, Souad déclare que les animaux sont mieux traités, et sur ce point, le lecteur n’a aucun doute. Alors comment juger les hommes de là-bas ? Et les mères qui acquiescent sans se révolter lorsque le conseil familial désigne un de ses membres pour accomplir le crime d’honneur ? Comment juger la mère de Souad qui, alors que celle-ci survit péniblement à l’hôpital, sans aucun soin, lui apporte un verre d’eau empoisonné ? C’est sans doute Jacqueline, celle qui a aidé Souad à s’en sortir, qui a trouvé de mot juste, dans son témoignage – car quelques dizaines de pages de ce récit lui incombent, lorsqu’il s’agit de témoigner de la difficulté de sortir de leur pays et de leur famille les filles rescapées des crimes d’honneur – Jacqueline déclare en effet qu’il faut avoir pitié de ces gens enfermés dans l’ignorance et la barbarie simplement admise car déclarée comme étant « culturelle », alors qu’elle n’est qu’archaïsme et horreur.

                J’ai beaucoup moins apprécié la dernière partie du récit qui m’a semblée un peu surfaite : on sombre, en effet, dans le consensuel et les bons sentiments. Lorsque Souad rassemble ses enfants, aussitôt, c’est le grand amour et on ne sait plus se séparer. Je passe sur les dialogues lénifiants qu’il faut alors avaler. Mais on pardonne bien évidemment, cette lourdeur, car là n’est pas l’essentiel pour le lecteur …. Même si pour Souad, là est aujourd’hui l’essentiel.

En tous cas, l’itinéraire de cette mère-courage est édifiant et touchant. La part de l’histoire collective des femmes qui vivent ainsi sous le joug des hommes de leur famille et la part d’histoire individuelle, celle d’une femme sortie de l’esclavage, qui doit combattre l’humiliation faite à son corps et à son âme pour enfin vivre libre, ces deux parts, donc, sont bien équilibrées et sont aussi étroitement liées. 

               Je ne peux que conseiller vivement la lecture de ce récit simple et clair à tous. Je crois qu’il y a là matière à vaincre tous les pires machismes du monde… A moins qu’il y ait encore sur terre des hommes qui estiment que les femmes ne font pas partie de l’humanité.



07/05/2016
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