Steven Carroll : De l’art de conduire sa machine/ De l’art extraordinaire du roman.

              Non,  De l’art de conduire sa machine n’est pas un traité sur les locomotives à vapeur ou au diesel ! Il s’agit simplement du premier tome d’une trilogie qui nous emmène en Australie dans les années 50. Ainsi, De l’art de conduire sa machine a été écrit par Steven Carroll en 2001 et a paru en France aux éditions Phébus en 2005.

            Nous sommes dans un faubourg de Melbourne dans les années 50. Une famille -Vic, le père, Rita, la mère, et Michaël, le fils – se rend à la fête donnée par George Bedser pour les fiançailles de sa fille Patsy.  En chemin, les trois personnages font le bilan de leur vie. Ils passent devant les maisons de leurs voisins qui se rendent aussi à la fête. Cependant, tous rêvent d’un avenir meilleur et plus exaltant. Voilà pourquoi, après la fête, Rita semble vouloir prendre un nouveau départ. Malheureusement pour elle et ses projets de nouvelle vie, le lendemain matin, on apprend qu’un terrible accident de train a eu lieu non loin de là. Vic, qui travaille comme mécanicien sur la locomotive accidentée, sera sans doute renvoyé, car une enquête va avoir lieu et il lui sera impossible de cacher qu’il est épileptique et alcoolique. Voilà pourquoi, Rita, son épouse, décide de rester.

            C’est un roman étonnant et totalement inédit que nous offre Steven Carroll avec De l’art de conduire sa machine. En effet, le roman est construit selon la technique cinématographique du ralenti qui consiste à étirer longuement quelques heures de la vie d’une poignée de personnages : quelques heures décisives pour certains, sans conséquences pour d’autres. Ainsi, le chemin qu’empruntent à pied Vic, Rita et Michaël pour se rendre chez George Bedser est découpé en plusieurs étapes, plusieurs stations : les différentes maisons devant lesquelles ils passent sont l’occasion pour Steven Carroll d’ouvrir le roman à d’autres personnages et ainsi de donner vie à tout un quartier des faubourgs de Melbourne ; les personnages passent aussi devant des endroits non construits où la nature s’ouvre devant eux et semble vouloir les attirer vers l’inconnu, un avenir à construire. Cependant, le trio ne quitte pas la route qui les mène à la fête et les ramène ensuite chez eux. Ainsi, si De l’art de conduire sa machine renvoie au métier qu’affectionne Vic – mécanicien sur une locomotive à vapeur, puis au diesel – il est aussi une métaphore sur les choix décisifs à faire pour réussir sa vie. En effet, aucun des personnages qui peuplent ce roman n’est heureux.  Beaucoup d’hommes sont alcooliques ; les femmes font face au quotidien avec résignation et ne peuvent s’empêcher de rêver à une autre vie.

           De l’art de conduire sa machine, c’est un roman magique qui sait restituer avec beaucoup de nuances la teneur d’un instant. Par exemple, au cours de la fête de fiançailles, Vic, déjà ivre, danse avec Evie, voisine et amie de sa femme, Rita. Il suffira d’un quart de seconde pour faire basculer la jeune femme vers la décision de tout quitter. Par ailleurs, si tous nos personnages sont réunis lors de la fête de fiançailles chez George Bedser, ils sont toujours saisis dans leur isolement et leur solitude ; l’absence totale de dialogues dans le roman contribue également à cette impression noire d’incommunicabilité des personnages entre eux.

          Cependant, tout n’est pas noir, dans ce roman qui offre plutôt toute une palette de couleurs et de nuances diverses et variées, aussi fugaces qu’éternelles. Car il s’agit, pour Steven Carroll, de fixer pour toujours l’instant qui passe et de rendre compte de sa fugacité et de son unicité. Ainsi, les couleurs du soleil couchant, l’épaisseur de la nuit, les jeux d’ombres et de lumières sur le sol, le passage d’une étoile filante dans le ciel, sont autant d’éléments qui forment une toile de fond mouvante sur laquelle se joue le destin des personnages qui sont là comme des acteurs de théâtre sur une scène qui aurait une vie propre et indépendante. Car ce soir-là, ce samedi-soir-là, est à la fois banal et unique : il se déroule « hic et nunc ». Demain les choses ne seront déjà plus les mêmes. L’étoile aura filé pour toujours. Le coucher de soleil sera sensiblement différent de celui d’hier. Les décisions prises la veille ne tiendront peut-être plus. Monsieur Younger, qui ne cesse de construire des extensions à sa maison avec des matériaux pris n’importe où, aura peut-être ajouté un élément nouveau à l’édification et à la transformation de ce quartier. Oui, décidément, les choses sont en perpétuel mouvement, ce qui est à la fois angoissant et rassurant.  

            De l’art de construire sa machine est un roman exigeant et constitue en lui-même un petit miracle : comment, en effet, peut-on écrire une œuvre aussi émouvante, aussi riche et aussi dense avec si peu de choses ?  Finalement, lorsqu’on referme ce roman, on se dit que ce ne sont peut-être pas les choses les plus spectaculaires, les plus gigantesques, qui sont les plus marquantes. Il y a, sous l’œil du microscope, tout un monde passionnant à sonder et à découvrir. A découvrir bientôt, la seconde partie de la trilogie : Un long adieu.

 



18/06/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 21 autres membres