Bertrand Blier : Les Valseuses/Un roman qui en a !

          J’espère que vous connaissez le très sulfureux film de Bertrand Blier intitulé Les valseuses, film qui a lancé la carrière de Miou-Miou et de Gérard Depardieu. Certes, on connait moins le roman que Bertrand Blier a écrit en 1973 – Les Valseuses – et a publié aux éditions Robert Laffont.

        C’est l’histoire de deux potes, deux petits voyous prénommés Jean-Claude et Pierrot ; ils habitent Toulouse. Leurs pérégrinations commencent avec le vol d’une voiture – une DS de chez Citroën – juste pour faire un tour. Gentils comme tout, ils la ramènent là où ils l’ont trouvée mais, manque de bol, son propriétaire est là : c’est un coiffeur (Le Merlan) et il est, ce soir-là, en compagnie d’une shampouineuse (Marie-Ange). Très mécontent, le loustic tire une balle de révolver qui atterrit dans l’aine de Pierrot. Nos deux compères filent chez un garagiste pas très net qui leur échange la DS contre une autre voiture et un plan vengeance : cisailler une des roues avant de la DS avant de la laisser dans un endroit où Le Merlan pourra la retrouver. Ensuite, nos deux compères trouvent un médecin qui soigne la blessure de Pierrot puis taillent la route. Première halte à Arcachon où nos deux fuyards se terrent dans une villa de vacances désertée. Là, ils font la connaissance virtuelle de Jacqueline, par l’intermédiaire de sa lingerie odorante. Cependant, Pierrot est obsédé par le fait qu’il n’arrive plus à bander. Il faut donc trouver une fille qui pourrait le rassurer et c’est à Marie-Ange qu’il pense. Retour à Toulouse où la jeune fille les accueille et où Pierrot pourra se rassurer à propos du problème qui le mine. Pourtant chouchoutés par Marie-Ange, Jean-Claude et Pierrot décident de poursuivre leur route. Ils cambriolent le salon de coiffure et les économies de Marie-Ange et filent vers le Nord : direction Rennes. Jean-Claude, obsédé par l’idée d’aller en prison, voudrait se faire une détenue libérée ; son idée est qu’après tant d’années de taule, la dame sera sexuellement vorace. Ils recueillent Jeanne, une femme assez âgée qu’ils amadouent en lui offrant des vêtements et de somptueux repas. Ensuite, c’est l’hôtel et de formidables parties de jambes en l’air. Mais Jeanne a elle aussi une obsession : en prison, elle a peu à peu perdu ses menstruations et veut à toute fin qu’elles reviennent. Quelle déroute lorsqu’en rentrant à l’hôtel, nos deux compères trouvent Jeanne morte : elle s’est tiré une balle de révolver dans le vagin, et certes, elle saigne. C’est donc à nouveau la cavale pour Jean-Claude et Pierrot qui rentrent à Toulouse et atterrissent de nouveau chez Marie-Ange qui les accueille chez elle. Lorsqu’ils décident de filer, à nouveau, ils l’emmènent avec eux. Marie-Ange a aussi une obsession : elle voudrait jouir mais n’y arrive pas. Nos deux compères s’escriment sur son corps, en vain. L’étape suivante, c’est l’Alsace où le fils de Jeanne, Jacques, va bientôt être libéré. Notre sympathique trio va s’installer dans une petite maison tranquille, le long d’un canal en attendant le jour J. A sa sortie de prison, Jacques est donc recueilli par nos trois comparses… et il arrive à faire jouir Marie-Ange, qui, par la suite en redemandera toujours ! Mais l’homme prétend faire un coup facile : cambrioler des retraités. Or, c’est un mensonge car il emmène nos trois loustics chez un maton qu’il assassine. C’est donc à nouveau la cavale. Direction le Sud. En route, ils veulent se débarrasser de l’automobile minable qu’ils ont et qui n’avance pas. Ils tombent sur une petite famille bien sous tous rapports qui possède une belle Citroën DS. Leur fille n’est autre que Jacqueline – virtuellement rencontrée au Pyla, près d’Arcachon. Elle les suivra, le temps d’être dépucelée et de faire un bout de route avec eux. Alors que le Sud approche, Marie-Ange se rend compte que la DS dans laquelle ils se trouvent n’est autre que celle du coiffeur qui l’a revendue aux parents de Jacqueline. Ainsi, la roue cisaillée se déboîte… et…. ? Le pire est suggéré.

          Le roman Les valseuses ne manque pas d’originalité ni d’intérêt, même si, finalement, j’ai préféré le film dont on retrouve ici très bien l’esprit.

          D’abord, il y a la saveur de la langue : celle de nos petits voyous hippies Pierrot et Jean-Claude puisque le narrateur, dans le roman, c’est Jean-Claude. L’écriture est donc haute en couleur, truffée d’argot et d’images amusantes, inattendues qui font sourire ou même rire ; on songe un peu au style de Céline dans Voyage au bout de la nuit, même si dans les valseuses la vision du monde et de l’humanité est certes moins noire.

          Les personnages sont tous éminemment amusants. Jean-Claude, c’est le meneur, mais ses plans sont assez souvent foireux et il se retrouve à gambader pour fuir les emmerdes qui peuvent en découler. Pierrot parait plus fragile, rêveur et aussi loufoque ! Le duo fonctionne bien car nos deux personnages se complètent un peu à la façon de Laurel et Hardy. Par ailleurs, les rapports entre ces deux potes sont fusionnels et de temps en temps, pour rire, ils se mettent un petit coup dans la rondelle. Marie-Ange, enfin, est touchante : elle semble éteinte, revenue de tout et très complaisante, mais peu à peu, elle dévoile sa vraie personnalité : révoltée et rebelle. Elle hait Le Merlan, sa vie plan-plan de shampouineuse ; lorsqu’elle sera enfin libre, elle jouira et aimera la vie ! Finalement, c’est elle que Pierrot et Jean-Claude libèrent sans le vouloir et non ceux vers lesquels ils se portent volontairement : Jeanne ou encore Jacques.

          On aime aussi la construction du roman - sorte de roman picaresque  - en petites étapes qui mènent le lecteur en cavale aux quatre coins de la France. Sur le chemin, on croise bon nombre de personnages amusants ou tragiques. Si par exemple on s’amuse du couple Loraga – le médecin qui soigne Pierrot, au début du roman – on est ému par la fragilité et la force de Jeanne qui, au moment où elle semble reprendre goût à la vie, se suicide. Son histoire peut se concevoir comme une dénonciation de l’univers carcéral qui détruit à jamais les individus qui y passent un jour. 

          Bien sûr, Les valseuses porte aussi bien haut des valeurs mises en avant par les hippies dans les années 70. Le roman peut se concevoir comme un formidable bras d’honneur au conformisme, aux valeurs bourgeoises et c’est aussi une ode à la liberté… cependant, nos deux loustics qui font office de héros savent faire preuve de cynisme ; ils sont parfois odieux ; ils sont surtout plutôt loosers. Ils cachent donc des parties sombres et leur voyage finit mal ! La liberté serait-elle un cul-de-sac ? Pas vraiment, car Jean-Claude et Pierrot affirment, au moment où l’accident final se dessine, leur satisfaction : ils ont bien profité de la vie, même si elle doit s’arrêter en plein vol.

          Cependant, si j’ai préféré le film, c’est que le roman propose aussi d’autres veines parfois pénibles. Certes, il y a le thème de l’obsession qui est bienvenu car il est souvent amusant. Cependant, en tant que narrateur, Jean-Claude se perd parfois dans des rêves ou des fantasmes débridés, farfelus, difficiles à suivre. Il y est question de prison, de femmes qu’on baise, de violence dans des histoires sans queue ni tête, défiant toute logique. J’avoue que ces passages m’ont sévèrement saoulée. Bertrand Blier finit même par mélanger les genres, imaginant des sortes de saynètes théâtrales dont on se demande l’intérêt. Les personnages disent n’importe quoi, ils se confondent, changent sans cesse. On soulignera aussi la longueur du roman qui comporte quelques scènes absentes du film.

          Certes, les valseuses, en langage argotique, désignent une partie intime de l’anatomie masculine, mais pour le coup, si on veut du sexe en veux-tu en voilà, on est servi… et ce, jusqu’à l’écœurement. Bref, il me semble que l’ensemble est un peu longuet, parfois indigeste, et assez répétitif.

Mais que cette critique finale n’entrave point le désir que vous avez de plonger dans ce roman méconnu dont j’ignorais l’existence il y a encore un mois de ça ! Il nous plonge avec nostalgie dans ces belles années 70 et en le lisant, on revoit ce film qui nous fait tant jubiler !

 



18/03/2018
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