LECTURES VAGABONDES

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Elsa Triolet : Roses à crédit… un roman au crédit limité.


Après une trêve des confiseurs assez longue mais fort voluptueuse, à trainasser au plumard devant les clips de Lady Gaga, à flâner dans les magasins illuminés pour y acheter tout et n'importe quoi pourvu que ça brille, à s'empiffrer de petits fours bien arrosés, à courir dans la neige boueuse afin d'éliminer toute cette flemmardise… voici l'heure du bilan financier et intellectuel des fêtes de Noël. Ouvrons donc l'année 2010 avec un roman qui ne vaut pas beaucoup plus qu'un kopeck (ça nous fera faire quelques économies).

Pourtant, on se dit qu'en piochant dans la manne des classiques, on prend peu de risques…qu'on va aimer. Ce n'est malheureusement pas vraiment le cas d'Elsa Triolet et de son plus célèbre roman : roses à crédit paru en 1959  aux éditions Gallimard. Un roman bien décevant. Superficiel, dirai-je.

Martine est l'héroïne. Elle vient d'un milieu plus que miteux. Sa mère couche avec tous les hommes qui passent, tombe régulièrement enceinte et accouche d'un enfant, de temps à autre. C'est ainsi que Martine nait : au fond d'une cabane située dans les bois. Une moins que rien, notre héroïne ? Non. Elle rêve d'autre chose. Elle rêve d'un univers parfumé, de luxe : la grande vie, quoi ! C'est ainsi qu'elle entre comme apprentie-coiffeuse-esthéticienne-manucure chez la mère de son amie Cécile : M'man Donzert. Très vite, le trio s'installe à Paris. Martine ne reverra jamais sa mère ni ses frères et sœurs. Cependant, elle est amoureuse depuis toujours de Daniel Donelle, un rosiériste épris de sciences : il cherche à créer une nouvelle rose qui aurait un look moderne et le parfum d'antan. Martine l'épousera, mais ne vivra jamais avec lui car elle refuse d'habiter dans le domaine familial des Donelle au confort plus que spartiate. Elle veut continuer à vivre à Paris dans le petit appartement qu'elle aménage savamment. Et la vie s'écoule ainsi… entre les visites de Daniel et les achats compulsifs de Martine qui s'offre de jour ce dont elle rêve de nuit : électroménager, ameublement moderne, objets de décoration et autres babioles qu'elle accumule à qui mieux-mieux dans l'appartement. Cependant, ce train de vie est bien au-dessus de ses moyens : Martine s'endette, contracte des crédits multiples qu'elle peine à rembourser. Au bout de la route… la déchéance et le néant : Daniel la quitte, les créanciers sont à ses trousses…

Ainsi, il est clair que ce roman prétend faire une critique de la société de consommation qui s'installe dans les années 50-60 en France. Notre héroïne remplit sa vie d'objets qu'elle accumule dans une frénésie infinie et perd l'essentiel : l'amour et la vie. Cependant, je dirai que l'ensemble manque de force et de profondeur car Elsa Triolet ne va pas plus loin que ce que j'ai dit : elle se contente de montrer une héroïne qui achète et s'endette, point final. Et encore ! On pourrait au moins attendre une satire des sociétés de crédit ! Mais rien de tout ça. On ne voit guère dans ce roman poindre le moindre bout du moindre nez du moindre banquier et jamais l'auteure n'envisage le mécanisme financier qui pousse les gens à consommer toujours plus.

Autre aspect décevant de l'œuvre : l'histoire d'amour entre Daniel et Martine. Complètement invraisemblable ! Car si la jeune fille aime depuis toujours celui qu'elle épousera, la réciproque n'est pas vraie. Daniel sera séduit, un jour, par une jolie femme qu'il croisera à l'orée d'un bois… puis n'y pensera plus. Jusqu'au jour où ! Fichtre ! à Paris, il la croise dans la rue. Et alors… ben voici la scène de la rencontre.

 

Martine allait suivre les arcades pour sortir dans la pluie, quand un regard venant par-dessus les barres de fer l'arrêta comme un éboulement : droit en face d'elle, tête nue, visage ruisselant, Daniel Donelle, un journal à la main, la regardait.

-   Martine… - dit-il d'une voix venant de loin, loin, de l'autre côté de l'éboulement, des barres de fer, - venez prendre un grog, on sera plus heureux.

Martine marchait sous les arcades noires et Daniel, parallèlement, sur le trottoir, disparaissant derrière les piliers et réapparaissant dans les arches avec leur grille. A chacune des disparitions, le cœur de Martine avait des manques. Ils se trouvèrent face à face, au coin de la rue Saint-Florentin. Daniel tenait le coude de Martine pour traverser en entrer dans le premier tabac-bar.

 

Allez, ça se passe de commentaires ! On est dans le surréalisme, ça doit être ça ! N'oublions pas que notre auteure fut également l'épouse d'un des plus grands poètes surréalistes.  Peut-être bien que lorsque Louis Aragon a rencontré Elsa Triolet, il lui a proposé d'emblée d'aller boire un grog, puis s'est mis à jouer à cache-cache (« sous la pluie ouh ! viens faire un tour sous la pluie ! on fera le tour de Paris ! » : Citation du groupe Il était une fois) avec elle entre les arcades de la place des Vosges, avant de  lui prendre le bras pour l'emmener dans un bar-tabac !  Ceci dit, on a bien du mal à se laisser embarquer, par la suite, dans l'histoire du couple… on s'ennuie. Pourquoi ? Tout simplement parce que les personnages ne sont absolument pas fouillés : Martine se résume à ce que j'ai dit plus haut. Quant à Daniel, il n'a aucune épaisseur : il est obsédé par ses roses et Elsa Triolet semble penser que ça suffit à faire de lui l'antithèse de son épouse : une sorte de romantique attardé, allergique à la société de consommation.

Dernier défaut majeur de l'œuvre : le nombre incalculable de scènes et de personnages sans grand intérêt, à la limite de la digression. On en arrive à penser parfois qu'Elsa Triolet meuble son roman comme son héroïne son appartement. Comble du génie ? Je n'irai certes pas jusque là. A quoi servent donc les scènes où Daniel voit ses expérimentations sur les roses gâchées par son frère jaloux ? Ou encore cette scène où Martine gagne un radio-crochet pour payer un crédit ? C'est long, ennuyeux, ça ne va nulle part et la vie continue.

Alors quoi ! Qu'y a-t-il à sauver dans ce roman ? Pas grand-chose : pas même l'écriture, assez terne et souvent cul-cul.

Je me souviens d'un collègue qui affirmait que le principal atout d'Elsa Triolet était d'avoir épousé un génie de la littérature… C'était, à son sens, la seule raison pour laquelle aujourd'hui, son nom s'inscrivait en petit au panthéon des écrivains classiques, comme une curiosité destinée principalement aux fans d'Aragon. Sans doute ne suis-je pas loin, désormais, de partager son avis. Et si on veut vraiment lire un truc décapant sur la société de consommation, il y a Les Choses de Georges Pérec. A cette affaire-là, on peut accorder crédit sans crainte d'être déçu !



04/01/2010
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