LECTURES VAGABONDES

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Jeanne Bourin : Très sage Héloïse/ Très beau roman

          Adam et Eve, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette… Ils sont nombreux, les couples mythiques de l’Histoire, des légendes ou de la littérature. Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à un couple d’amants du Moyen-Age : Héloïse et Pierre Abélard. C’est la talentueuse historienne et romancière Jeanne Bourin qui nous emmène à leur rencontre à travers son roman intitulé très sage Héloïse, paru en 1980 aux éditions de la Table Ronde.

          Alors qu’elle est à l’agonie, à la veille de sa mort survenue le 16 Mai 1164, Héloïse se souvient de son grand amour : le très emblématique Pierre Abélard. C’est alors qu’elle n’a que 16 ans qu’Héloïse rencontre par hasard dans les rues de Paris le chanoine et clerc Pierre Abélard. Aussitôt attirés l’un par l’autre, c’est chez l’oncle d’Héloïse, Fulbert, que nos amoureux s’unissent. Hélas, bientôt au courant de leur liaison, Fulbert s’interpose entre eux pour les empêcher de se rencontrer. Alors qu’elle est enceinte, Héloïse s’enfuit avec son amoureux et trouve refuge chez Denise, la sœur de ce dernier. Cependant, cette situation est difficile à vivre car les amants sont séparés : Abélard enseigne à Paris. Après ses couches (Héloïse a mis au monde un garçon prénommé Pierre-Astralabe), Héloïse revient à Paris où elle épouse Abélard dans la plus grande discrétion : il ne faut pas que la réputation de Pierre soit compromise par la mise en évidence de ses penchants sensuels. Mais ce silence n’est pas au goût de Fulbert, l’oncle ombrageux d’Héloïse qui colporte partout la nouvelle de ce mariage qu’Héloïse renie publiquement. Fou de rage, Fulbert se venge sur Abélard en s’attaquant à sa personne. Emasculé, Abélard réalise que son union avec son amoureuse est compromise et lui demande la plus grande preuve d’amour : se faire religieuse alors qu’elle n’a guère la vocation. Elle retrouve donc le couvent de ses premières heures : Sainte-Marie d’Argenteuil. De son côté, Abélard se fait moine. Néanmoins, ses idées religieuses sont controversées et sa vie reste agitée. Condamné à l’exil, il fonde avec ses disciples le modeste monastère du Paraclet, là où Héloïse et ses moniales trouvent refuge lorsqu’elles sont expulsées de Sainte-Marie d’Argenteuil. Très vite, elle prend la direction du Paraclet et le fait fructifier. Alors qu’il enseigne à Paris, Abélard reste en contact avec Héloïse via une correspondance qui n’a plus rien d’amoureuse : son amour pour Héloïse est désormais empreint de spiritualité et il invite son ancienne amante à le rejoindre dans l’amour de Dieu. Mission impossible pour Héloïse qui n’a toujours pas la vocation religieuse. Après la mort d’Abélard survenue dans le monastère de Cluny, Héloïse demande à ce que sa dépouille soit rapatriée au Paraclet. C’est donc le 16 Mai 1164 qu’Héloïse s’en va rejoindre son amant dans l’au-delà, après avoir reçu le pardon d’un fils qu’elle estime avoir mal aimé.

          Commençons par saluer la belle construction de ce roman. Nous sommes le 15 mai 1164, veille de la mort d’Héloïse. A l’agonie, elle se souvient de l’amour de sa vie, son seul amour, Pierre Abélard. Le roman évolue donc du présent vers le passé et s’intercalent de très courts chapitres qui évoquent la fin d’Héloïse et d’autres, bien plus longs qui racontent, via la voix d’Héloïse, l’histoire de cet amour hors normes. Cette remémoration se fait à la première personne : Héloïse est la narratrice ; elle s’adresse directement à Pierre Abélard, qu’elle tutoie. Le roman se conçoit alors comme un dialogue vivant entre les deux personnages dont l’un est décédé et l’autre, en passe de mourir. L’émotion et l’intimité sont donc au rendez-vous de ce parti-pris narratif puisque le dialogue rend plus présents les sentiments qui ont uni et uniront pour toujours Héloïse et Abélard en les faisant dialoguer comme s’ils étaient face à face.

           Par ailleurs, qui n’est pas sensible à la beauté d’une histoire d’amour hors du commun qui emmène le lecteur au moyen-âge ? Car, comme dans tous les romans de Jeanne Bourin, le moyen-âge est minutieusement reconstitué. Ici, nous pénétrons entre autres, dans la vie secrète des monastères et couvents puisque c’est là qu’Héloïse et Abélard passeront la majeure partie de leur vie.

          J’ai été également conquise par le portrait que Jeanne Bourin offre d’Héloïse, à la fois femme moderne et profondément ancrée dans le moyen-âge. En effet, Héloïse est une battante qui, alors qu’elle entre au couvent comme simple novice, gravit les échelons de la vie monastique pour finir par embrasser le rôle de mère supérieure qui dirige et fait prospérer le Paraclet.

          Cependant, Héloïse est surtout une amoureuse exclusive et totalement soumise à ses sentiments et à l’homme qu’elle aime. Pour lui et parce qu’il le lui demande, elle entre dans les ordres alors qu’elle est jeune, pleine de vie et qu’elle ne ressent aucune appétence pour la vie monastique. Pour lui donc, elle renonce à la vie et consent au sacrifice total de sa nature profonde.

          Face à cet amour absolu se dresse Abélard. Le jeune homme est exigeant car il demande à celle qu’il aime le sacrifice de sa vie de jeune femme. Plus tard, il se comporte avec détachement vis-à-vis d’Héloïse et affirme aimer davantage Dieu tandis qu’il considère Héloïse comme sa sœur dans l’amour de Dieu. Je n’ai pu m’empêcher d’être vaguement écœurée par le comportement égoïste d’Abélard qui, dans un certain sens, laisse tomber Héloïse et surmonte ses sentiments amoureux pour les transfigurer.

          J’ai donc vraiment aimé ce roman de Jeanne Bourin qui, un peu comme elle l’a fait pour Ronsard et Cassandre dans les amours blessées, fait revivre une histoire d’amour qui traverse les temps et parvient jusqu’à nous dans toute sa violence et sa beauté.

 



14/05/2018
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