LECTURES VAGABONDES

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Jonathan Coe : Testament à l’anglaise/Témoignage vibrant d’une française

          Non ! Il ne s’agit pas ici du testament d’un VIP anglais, ni même celui d’un Lord ! Cependant, nous allons quand même feuilleter les pages du Testament à l’anglaise de Jonathan Coe, paru en France en 1995 aux éditions Gallimard.

          Le prologue nous emmène entre 1942 et 1961. La très puissante famille Winshaw est frappée par deux tragédies. Pendant la seconde guerre mondiale, l’avion de Godfrey Winshaw, pilote dans la RAF est abattu par un avion de la Luftwaffe. Ce drame a - soi-disant - déclenché la folie de la sœur de Godfrey, Tabitha Winsham, qui est alors placée dans un asile sous la pression de Lawrence, son frère, tandis que son autre frère, Mortimer, la soutient. Plus tard, alors que toute la famille Winshaw est réunie, un cambrioleur s’introduit dans le manoir familial et est abattu par Lawrence Winshaw.

          La première partie du roman se déroule à Londres, entre août 1990 et janvier 1991. Nous faisons connaissance avec Michael Owen, écrivain et journaliste. Depuis qu’il s’est disputé avec sa mère – qui lui a avoué qu’il est un bâtard – Michael est dépressif et agoraphobe. Cependant, il se lie d’amitié avec sa voisine, Fiona qui vient lui rendre visite régulièrement ; cependant, malade, la jeune femme meurt au début de l’année 1991. Côté travail, Tabitha Winshaw lui a confié la lourde tâche d’écrire une biographie de la famille Winshaw, ce dont il s’acquitte avec minutie. Cette partie présente donc les différents mois de la seconde moitié de l’année 1990 pendant lesquels Michael procède à ses recherches, et se souvient d’événements passés – sa passion pour Youri Gagarine ou pour le film A chacun son dû, sorte de plagiat des 10 petits nègres d’Agatha Christie ; par ailleurs, sa rencontre avec le détective privé Findlay le pousse à chercher pourquoi Tabitha l’a choisi, lui, pour raconter la grande saga familiale des Winshaw et pourquoi l’avion de Godfrey Winshaw a été abattu.

          Mais parlons un peu des différentes personnalités de cette puissante famille ; chacune d’entre elles fait l’objet d’un chapitre qui s’intercale entre les différents mois de la fin 1990. Tout d’abord, Hillary. Ses chroniques emportées et polémiques pullulent dans les médias anglais. Elle est cependant capable de retourner totalement sa veste sans vergogne : manipuler les esprits pour faire gagner les conservateurs qui servent sa famille est sa seule ambition. Henry, par opportunisme, a choisi le parti travailliste pour faire carrière. Cependant il soutient secrètement Margaret Thatcher et les conservateurs et n’hésite pas à travailler contre son camp pour faire gagner l’adversaire. Roddy, quant à lui, dirige une grande galerie d’arts. La jeune Phoebe aimerait beaucoup quitter son travail d’infirmière pour vivre de sa peinture ; elle compte sur Roddy qui ne semble pas indifférent à ses charmes. Lors d’un week-end au manoir, elle couche avec lui. Dès le lendemain, il la prie de quitter l’endroit. Cependant, elle devient l’infirmière privée de Mortimer Winshaw qu’elle a rencontré à cette occasion. Dorothy Winshaw est à la tête d’un empire dans l’agro-alimentaire. C’est elle qui a lancé et développé l’élevage intensif grâce aux subventions obtenues par le parti conservateur. Les animaux qu’elle élèvent sont malades et produits dans d’horribles conditions. Son mari, George, se suicide lorsqu’il découvre que sa marâtre d’épouse a tué le veau qu’il élevait avec amour. Thomas, de son côté, est à la tête d’une banque d’affaires. Il joue avec l’argent de ses clients en toute impunité. Ses mauvais choix sont toujours renfloués par l’Etat et l’argent des contribuables. Cependant, l’homme est vicieux et détraqué. C’est un voyeur qui ne pense qu’à espionner les autres derrière des écrans. Enfin, Mark vend des armes à Saddam Hussein - nous sommes à la veille de la guerre entre l’Irak et le Koweit. Peu importe si l’Angleterre s’oppose à Saddam Hussein.  Secret, mais aussi brutal, l’homme se déchaine lors des diners d’affaires où se brassent des millions et où des hôtesses se plient à tous les fantasmes. 

          La seconde partie du roman s’intitule « un système de mort » et se déroule après la mort de Fiona, pendant une nuit de cauchemar. Michael, de plus en plus inquiété par ce qu’il découvre des Winshaw – il s’avère que c’est Lawrence qui a révélé à la Luftwaffe l’itinéraire emprunté par l’avion de son frère Godfrey – est invité par le notaire des Winshaw à venir au manoir familial et à participer à la lecture du testament de Mortimer. Cependant, comme dans le film adoré de Michael – A chacun son dû – ou comme dans les 10 petits nègres d’Agatha Christie, les membres de la famille Winshaw sont assassinés l’un après l’autre, selon un scénario macabre qui correspond à leurs activités respectives. C’est ainsi que Dorothy, par exemple, est égorgée comme une vache ! De son côté, Michael découvre pourquoi Tabitha lui a demandé d’écrire la biographie de sa famille : son vrai père n’est autre que le coéquipier de Godfrey, le frère qu’elle aimait tant et dont l’avion fut abattu en 1942. Alors qu’il s’avère que le meurtrier des membres de la famille Winshaw n’est autre que Mortimer Winshaw, alors que Michael et l’infirmière de ce dernier, Phoebe, nouent une relation amoureuse sérieuse, Tabitha Winshaw emmène ce dernier en avion… jusque dans les étoiles avec Gagarine.

          Le Testament à l’anglaise de Jonathan Coe est un roman foisonnant et jubilatoire qui part dans tous les sens tout en obéissant à une construction très chiadée. La première partie relate l’histoire personnelle de Michael Owen durant la période de gestation de la biographie qui concerne la famille Winshaw – donc, nous avons une mise en abyme de plusieurs biographies (celles des membres de la famille Winshaw) dans une biographie (celle de Michael Owen), comme autant de poupées gigognes. La seconde partie fait se rencontrer tous ces personnages dans un huis-clos digne des meilleurs romans d’Agatha Christie. Cependant, tous ces personnages ont des liens entre eux et Jonathan Coe les fait se croiser dans un jeu de pistes jubilatoire. Par exemple, la jeune peintre Phoebe qui se fait sauter par Roddy Winshaw dans la première partie du roman, intègre la vie privée de Michael Owen dans la seconde partie lorsqu’une idylle semble se dessiner entre eux alors qu’ils sont confinés dans le grand manoir familial. Reste à souligner qu’en grec, Phoebe, c’est la lune et que c’est là que Michael termine sa vie – dans les étoiles - à la manière de Gagarine.   

          La première partie du roman, particulièrement, offre une satire assez féroce des années Thatcher et de l’ultralibéralisme qui est le maître mot en Angleterre, à cette époque-là. Nous suivons une grande famille – les Winshaw - dont chacun des membres occupe un domaine de la vie politique, culturelle ou encore économique. Ensemble, ils s’épaulent, se renvoient l’ascenseur et verrouillent toute la marche du pays dont ils décident et qu’ils façonnent entre leurs mains selon leurs intérêts. Si les écologistes mettent des bâtons dans les roues de Dorothy, il suffit qu’elle invite son frère, Henry - qui a ses entrées à l’assemblée et dans les ministères – à diner et à lui faire part de ses petits ennuis. Les premières victimes de ce système, ce sont les gens modestes, comme le père de Michael Owen qui meurt à force d’avoir mangé la malbouffe fabriquée par Dorothy. Voici une diatribe particulièrement féroce qui pose un diagnostic sur les nuisances provoquées par les Winshaw :  

 

          « Ils ont tous du sang sur les mains. Il n’y a pas de limite aux morts qu’a provoquées l’immonde commerce de Mark. Dorothy a participé au meurtre de mon père, en le nourrissant de saletés ; et Thomas l’a poignardé dans le dos, en emportant l’argent de sa retraite. Roddy et Hilary se sont certainement mis de la partie. Si l’imagination est notre sang et la pensée notre oxygène, alors le travail de Roddy est de nous couper les veines et celui de Hilary est de s’assurer qu’il n’y a plus de vie dans notre crâne. Pendant ce temps, ils restent chez eux à s’engraisser tranquillement, et nous, sommes ici. Nos affaires s’effondrent, nos emplois disparaissent, notre campagne étouffe, nos hôpitaux se délabrent, nos maisons sont confisquées, nos corps empoisonnés, nos cervelles se bloquent, tout l’esprit de ce fichu pays est broyé et suffoque ».

 

          Mais non contents de se bâfrer d’argent et de pouvoir, les Winshaw sont aussi des pervers qui assouvissent leurs pulsions malsaines sans se gêner : par exemple, Thomas est un voyeur ; Mark joue les Guillaume Tell en utilisant les hôtesses – il tire au pistolet dans une pomme placée sur leur tête -  qui agrémentent les diners fins auxquels il participe afin de vendre des armes. Reste qu’ils sont parfaitement cyniques. Par exemple, jamais Dorothy ne mange la nourriture qu’elle produit.

Enfin, le roman offre de nombreux clins d’œil à la littérature policière anglaise et accumule les poncifs du genre : le vieux manoir des Winshaw est lugubre comme dans les romans qui mettent en scène le fameux détective Hercule Poirot ; il comprend de longs couloirs avec des armures, des passages secrets, une bibliothèque, une salle de billard etc… Par ailleurs, la seconde partie du roman utilise le scénario du célèbre roman d’Agatha Christie : Les dix petits nègres ; ce même scénario est aussi celui du film qui obsède Michael Owen et qui s’intitule : A chacun son dû.

          Mais quel plus bel hommage peut-on faire à la littérature policière que celui de placer le lecteur en position d’enquêteur ? C’est le tour de force réussi de Jonathan Coe ; à tout moment, au cours de la lecture de Testament à l’anglaise, on trouve des jeux de pistes, des chassés croisés, des recoupements comme autant de pièces à assembler pour achever le puzzle.

          D’aucuns diront que certains passages sont absurdes, incohérents ; qu’ils correspondent plus aux exigences de la construction qu’à la vraisemblance ! Il est vrai que la seconde partie joue avec des codes littéraires et que la fin est quelque peu fantastique puisqu’emmené par Tabitha dans un avion qui explose en vol, Michael meurt comme son héros de toujours, Youri Gagarine. Pour le coup, Jonathan Coe a pris des risques, et il a eu raison car cet auteur se caractérise aussi par un sens de l’humour débridé et jubilatoire qu’il faut accepter et qui, ici, fonctionne bien, à mon sens.

          Bref et pour en finir avec cet article-témoignage à la française sur ce roman de Coe, je dirais que je ne savais pas que la lecture d’un testament – qu’il soit anglais, français ou autre - pouvait s’avérer aussi joyeuse et vivifiante ! Fichtre !

 



02/12/2018
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