LECTURES VAGABONDES

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Ma Jian : La route sombre/Lecture lumineuse

          Voici un roman d’une noirceur et d’une violence rarement égalées. Jamais la Chine Maoïste n’a donné lieu à un roman aussi cru et désespéré. Le prix Nobel de littérature Gao Xingian voit en Ma Jian « l’une des voix les plus importantes et les plus courageuses de la littérature chinoise contemporaine ».  C’est dire ! Mais plongeons-nous donc quelques instants dans La route sombre, roman écrit par Ma Jian en 2013 et paru chez Flammarion en 2014.

          Kongzi et Meili vivent au cœur de la Chine rurale. Ils ont déjà une petite fille – Nannan -  mais Kongzi, en digne descendant de la lignée de Confucius, veut absolument un fils. Cependant, sous Mao qui impose la politique de l’enfant unique, avoir un second enfant est criminel. Ceux qui se lancent dans l’aventure subissent les pires persécutions. Voilà pourquoi le couple achète un bateau et descend la Chine sur les rivières vers la province céleste, lieu où on fait fi de la politique de l’enfant unique. Cependant, parfois, il est nécessaire de faire escale pendant plusieurs mois à proximité des villes pour gagner de l’argent. C’est lors d’une de ces escales que Meili est arrêtée et victime d’un avortement forcé alors que sa grossesse est presque arrivée à terme. L’enfant est assassiné sous les yeux de Meili : c’était un fils qu’elle prénomme Bonheur. Désespérés, Kongzi et Meili livrent le cadavre aux eaux de la rivière. Kongzi veut immédiatement mettre en route un nouvel enfant, mais Meili, encore traumatisée, refuse à sa manière : elle se fait poser un stérilet. Cependant, elle tombe quand même enceinte pour la troisième fois. Malheureusement, elle accouche d’une fille malformée : Née sur l’eau. Kongzi décide de se débarrasser de l’enfant en le vendant à l’assistance publique. Ecœurée, son épouse, Meili décide de rentrer dans son village. Mais sa fugue tourne mal : elle est arrêtée, violée par un patron de night-club qui veut la livrer à la prostitution. Meili met le feu à la boîte de nuit, et livre son violeur aux flammes. Sa fuite sera de courte durée. A nouveau arrêtée, Meili est placée dans un camp d’internement où elle doit faire un mois de travaux forcée. A sa sortie, elle retourne auprès de Kongzi qui la met de nouveau enceinte. Mais l’affaire ne tourne pas rond. Au bout de neuf mois, l’enfant – prénommé Céleste – ne veut pas naître. Meili continue de le porter pendant des mois, puis des années. Durant ce temps, la jeune femme s’émancipe, ouvre un magasin, se lance dans les affaires. Il faut dire que la Chine est un vrai dépotoir et une vraie manne pour le recyclage et le trafic de copies de produits de marques prestigieuses. Un jour, alors qu’elle se rend au temple pour prier la Mère de la Fleur d’Or, déesse de la fécondité, Meili perd sa fille, Nannan, alors âgée de onze ans. Les recherches sont encore vaines au moment où Meili accouche du petit Céleste, sur le bateau pourri qui coule doucement, emportant la mère et l’âme de son fils, tandis que Kongzi, le père, brandit vers les cieux le cadavre de son fils.

          La route sombre se présente comme un violent réquisitoire contre la Chine Maoïste, particulièrement contre la politique de l’enfant unique. L’existence de Meili et de Kongzi est hantée par l’interdiction de mettre au monde un second enfant. Or, la tradition familiale de Kongzi (descendant du sage Confucius) exige que la lignée se perpétue à travers la naissance d’un fils. Voilà pourquoi le mari de Meili s’acharne à mettre sa femme enceinte. Cependant, entre les avortements forcés, la vente des enfants-filles ou handicapées, mettre au monde un deuxième enfant est chose difficile à accomplir. C’est alors que l’on sombre dans l’horreur : la violence des avortements (même à terme, l’enfant est arraché du ventre de sa mère et tué), l’abandon des enfants indésirables à l’assistance publique qui les vend à des restaurants (certaines personnes sont en effet friandes de fœtus cuisinés), ou qui les estropie pour en faire des mendiants, les amendes qui pleuvent sur les parents qui fautent, le coût de la contraception ou des avortements – même forcés, ils sont facturés - les viols quasi systématiques sur les femmes qui ont fautés. 

          De manière plus large, Ma Jian évoque aussi les persécutions qui frappent ceux qui osent critiquer le régime ; par ailleurs, les paysans qui viennent chercher du travail en ville sont rejetés et exploités : le camp de travail les guette. Bref, la chine rurale vit dans une telle misère et un tel accablement qu’on se demande vraiment comment les paysans font pour vivre.

D’ailleurs, ils ne vivent pas ; ils survivent. L’itinéraire de Meili et Kongzi est parsemé de rencontres avec d’autres misérables qui leur racontent leurs histoires, toutes terribles. Pour survivre, les pauvres s’installent dans des dépotoirs pollués, sortes de décharges toxiques qui les rendent malades. Car c’est d’abord de petits boulots qu’ils vivent, particulièrement du recyclage de pièces d’ordinateurs ou d’électroménager qui se situent dans ces décharges.

          Mais la route sombre, c’est aussi un portrait de femme meurtrie par sa condition inférieure. Si son ventre est à la disposition de son mari, elle rêve d’émancipation et d’amour. Elle aura une brève aventure d’une nuit avec Weiwei, un homme qui pleure sa mère ; celle-ci s’est suicidée pour ne plus être à la charge de son fils. Puis, c’est Tang qui la charme : l’homme l’aide à se lancer dans les affaires. Pourtant, en bonne chinoise attachée aux valeurs familiales, elle restera avec Kongzi qu’elle n’aime plus et qui ne la respecte pas.

          Cependant, j’ai moyennement aimé la fin du roman qui, de roman réaliste bascule dans la fable. Il faut dire que le livre est parsemé de poésie : des vers qui nous enchantent par leur évocation d’une nature bienveillante et belle, alors que partout, les gens sont entourés d’une nature corrompue par la pollution. Et puis, en caractère gras, à la fin de nombreux chapitres, on bascule dans l’âme de l’enfant qui observe depuis ses limbes ses parents vivre. On comprend alors que Ma Jian croit à la réincarnation : l’âme de l’enfant mort – Bonheur – se réincarne dans Née sur l’eau, puis dans Céleste, avant d’aller fusionner avec l’âme de Meili, à la fin. Cependant, l’histoire de Céleste s’apparente à un scénario de conte puisque cet enfant, Meili le portera dans son ventre pendant des années. Certes, le message est là : la mère a peur de mettre l’enfant au monde et l’enfant a peur d’y entrer. Alors, pour être protégé, Céleste reste dans le ventre de sa mère. Si elle est poétique et saisissante, la fin est quand même en rupture nette avec le réalisme du reste et je n’y ai pas vraiment adhéré.

          Ainsi, voici un fabuleux roman, qui nous emmène au cœur de la Chine et de sa violence. La route sombre nous plonge dans un exotisme terrifiant. De quoi remettre à plus tard un voyage programmé dans ce fascinant pays… aux mœurs si différentes et peu compatibles avec notre culture européenne.

 



13/08/2018
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