Marie-Paul Armand : La courée /On ne court pas pour lire ce roman.

                Tout juste sortie de la lecture du génialissime L’assommoir d’Emile Zola, on se demande comment on a pu quand même apprécier un peu le petit roman populaire de Marie-Paul Armand intitulé La courée, paru en 1990 aux éditions des Presses de la Cité - ouvrage qui traite, tout comme le roman de Zola, du monde ouvrier de la deuxième moitié du XIXème siècle, mais dans le registre mélodramatique totalement sirupeux.

                Après avoir perdu son frère, sa mère, frappés par le choléra, et son père, tué dans un accident du travail, Constance part vivre chez son oncle et sa tante. Elle doit travailler pour gagner le pain et le logis quotidien car la famille ne roule pas sur l’or. Elle est donc embauchée dans une filature où le travail est très dur. Heureusement, sa cousine Angèle et son amie Denise sont là pour la soutenir dans ce quotidien très difficile. Mais la vie va lui ravir ces deux soutiens : Angèle meurt dans un accident de train, Denise meurt des suites d’un accident du travail et d’un avortement qui tourne mal. La tante de Constance ne se remet pas de la mort de sa fille Angèle et se met à haïr la jeune fille qui décide d’épouser Bart pour échapper à l’atmosphère oppressante de la maison. De cette union naissent deux filles : la fragile Hélène et la forte Charlotte. Mais Bart, très déçu par le fait ne n’avoir pas eu de fils, s’avère être un mari violent, alcoolique. Constance est une femme battue qui se résigne courageusement à son sort pour ses filles. Un soir, Bart meurt des suites d’un mauvais coup porté à la tête alors qu’il est ivre. Enfin ! Constance peut retrouver son ami d’enfance et le garçon qu’elle a toujours aimé : Frédéric. Elle l’épouse et alors, pour elle, la vie devient un vrai bonheur. Quelques années plus tard, nous allons à la rencontre de Charlotte qui reprend le récit. Elle aussi, elle connaîtra son lot de malheurs avant de trouver enfin le bonheur. Elle perd son premier amour dans une grève ouvrière qui tourne vinaigre, mais très vite, tombe amoureuse de Maxime. Malheureusement pour elle, sa sœur, Hélène, tombe aussi amoureuse du jeune homme. Affaiblie par la fièvre typhoïde, elle décide que si Maxime refuse de l’épouser, elle se laissera mourir. Charlotte se sacrifie pour sa sœur. De l’union de Maxime et d’Hélène naît une fille : Louise. Mais Hélène meurt des suites de l’accouchement. Charlotte et Maxime peuvent enfin s’aimer. De leur union, naît un garçon, Paul.

     Misère, misère ! C’est toujours sur les pauvres gens que tu t’acharnes obstinément, misère…

        Ne serait-ce pas en s’inspirant de cette chanson de Coluche que Marie-Paul Armand aurait conçu La Courée ? Car du misérabilisme, dans ce roman, il y en a à revendre. C’est bien simple. Dès qu’un malheur s’éclipse, le lecteur se demande – de manière plus ou moins sadique ou ironique – « qu’est-ce qui va bien encore pouvoir se passer d’encore plus terrible dans la pauvre vie de notre si gentille héroïne ? ». Entre les maladies mortelles telles que le choléra, les accidents de travail qui nécessitent l’amputation d’un membre, les grossesses subies en secret qu’on cherche à faire passer par des avortements à l’issue tragique, les accidents de train qui coûtent la vie à certains, les maltraitances faites aux femmes par les hommes sous l’effet de l’alcool, la méchanceté de la tante… on peine à respirer ! Un bon conseil, donc, si vous vous lancez dans la lecture de ce roman, prenez un mouchoir ! Je passe sur les malheurs de Constance, récapitulés ici, car ceux-ci, même concentrés sur une seule personne, sont quand même plausibles. Il est vrai que le monde ouvrier de la fin du XIXème siècle a subi des conditions de travail très difficiles et de nombreux désagréments sont aussi le résultat d’une promiscuité certaine et d’une pauvreté extrême. Mais si on considère les malheurs de Charlotte, alors, on n’y croit plus du tout. On a bien plutôt l’impression de se trouver au cœur d’un mauvais roman sentimental. Maxime aime Charlotte, Charlotte aime Maxime ; mais les deux amoureux se sacrifient pour Hélène, la sœur de Charlotte qui mourrait de ne pouvoir épouser Maxime. On ne voit plus, ici, le rapport avec le monde ouvrier et par ailleurs, l’histoire ne tient pas debout deux minutes. La brave Hélène n’a donc rien vu de l’amour de sa sœur et de son mari et croit fermement qu’elle est aimée de ce dernier. Ainsi, Marie-Paul Armand fait passer son personnage pour une idiote de première afin d’éviter l’écueil de l’égoïste ingrate. Car c’est aussi là une caractéristique des personnages de La courée ! Ils sont soit bons, soit méchants. Et l’auteure en rajoute une couche dans ce manichéisme à l’emporte-pièce. Les bons sont très bons, honnêtes, serviables… du zéro défaut « qu’on leur donnerait le bon dieu sans confession ! » Bien sûr, tout se termine toujours bien pour eux (sauf s’ils meurent d’une maladie, accident, avortement…) car on le sait, les bons méritent le paradis : ainsi, Constance et Charlotte finissent-elles par trouver le bonheur dans l’amour tout doux des hommes faits pour elles. Et les méchants… Ils sont vraiment très méchants et ils finissent très mal : dans la solitude ou la mort.

       Cependant, on soulignera que l’atmosphère ouvrière des courées du nord de la France est assez bien sentie. De manière parfois scolaire, mais qui parvient quand même à s’intégrer dans le tissu romanesque du roman, Marie-Paul Armand rappelle des faits historiques qui ont marqué la région : les émeutes du 1er Mai 1891, par exemple. Cependant, ne pas escompter un quelconque engagement politique dans ce roman qui traite pourtant d’un sujet pour lequel la chose paraît incontournable. Le politique, c’est une affaire d’hommes et les personnages masculins intéressent peu Marie-Paul Armand : donc, la politique, ce n’est pas un sujet intéressant pour elle. Quelques phrases par ci par là pour planter un décor, une atmosphère, et on revient au quotidien plan-plan d’une héroïne qui a une attitude plutôt réfractaire face aux sujets politiques ou de société :

        « Lorsque je réussissais à avoir le journal pour quelques instants, je m’intéressais au feuilleton que je lisais avec passion. »

Ça se passe de commentaire !

      Bref, on est loin de la vision sociale d’un monde ouvrier en effervescence tel que Zola l’a dépeint dans L’assommoir. D’ailleurs, tous les personnages du roman voient avec réticence le fait de faire la grève, la plupart des personnages ne veulent pas de problème : ils veulent l’amour, en premier, et le petit vin blanc du dimanche en second.

      Misère, misère ! Ça sera donc toujours les salauds qui nous bouff’ront l’caviar sur l’dos.

           Pour sûr, avec les romans nourris au sang de navet de Marie-Paul Armand, l’adage de Coluche a encore de beaux jours devant lui. Même si la résignation à son sort, c’est aussi l’attitude de beaucoup d’entre nous.



18/10/2014
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