Paul Cleave : Un employé modèle /Loin d'être un thriller modèle !

                Lorsqu’on regarde la photo d’un serial killer – par exemple celle de Ted Bundy - on est souvent surpris par l’insignifiance de son physique. Etonnant le décalage qui existe chez ces prédateurs entre leur apparence inoffensive et l’horreur des actes qu’ils commettent. Dans Un employé modèle écrit par Paul Cleave en 2011 et paru aux éditions Sonatine, on part à la rencontre d’un personnage inoffensif… en apparence ! 

                   Joe Middleton est un employé modèle : il est homme d’entretien dans le commissariat de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Notre homme comporte une particularité : c’est un simple d’esprit, un attardé. Vraiment ? Peut-être Joe est-il un simulateur ? Car le quotidien de notre héros est celui d’un serial-killer. Il viole et assassine des femmes. Au commissariat, les inspecteurs Taylor, Calhoun, Travers, McCoy et Schroder planchent sur l’affaire du boucher de Christchurch. Joe est donc aux premières loges pour suivre l’évolution de l’enquête. Or, il y a un meurtre qu’il n’a pas commis –celui de Daniela Walker - et qui ressemble en tout point à ceux qu’il commet d’habitude. Joe suspecte l’un des inspecteurs de s’être livré à un fantasme violent sur une femme et d’avoir copié ses pratiques pour rester dans l’impunité. Il va donc mener de son côté une enquête sur les cinq flics de choc qui l’entourent. Un jour, en voulant tuer une certaine Mélissa, Joe se retrouve dans une bien mauvaise passe : la jeune femme sait qui il est et ne se laisse pas faire ! Joe perd un testicule dans l’affaire : Mélissa le lui a arraché à l’aide d’une pince. Ivre de douleur, Joe parvient à appeler une de ses collègues qui a quelques compétences d’infirmière : Sally. Cependant, il ne se souviendra pas des soins qu’elle lui aura prodigués car il était alors dans un état comateux. Or, Sally est attirée par le jeune homme qui lui rappelle son jeune frère Martin, lui aussi attardé, renversé un jour par une voiture : intriguée par les dossiers que Joe détient chez lui, elle va mener une enquête sur le jeune employé modèle. Guéri, Joe reprend ses petites habitudes de serial-killer et son enquête sur les inspecteurs. Il découvre que Calhoun est celui qui a assassiné Daniela Walker. Mais Mélissa, la jeune femme qui s’est livrée sur lui à des actes d’émasculation, le fait chanter : elle lui demande beaucoup d’argent en contrepartie de son silence. Joe réussit à la compromettre dans une mise en scène savante qu’il a imaginée et au cours de laquelle Calhoun perd la vie. Cependant, Sally, son infirmière, a découvert le pot aux roses et précipite la fin : Joe est arrêté alors qu’il tentait de se suicider. La dernière page est un article de journal qui précise que de nouveaux meurtres ont cours à Christchurch : une certaine Mélissa est recherchée pour l’assassinat de plusieurs policiers : on la surnomme la Tueuse d’Uniformes de Christchurch.

                Le roman se découpe selon une alternance de deux types de chapitres différents : d’une part, c’est Joe, narrateur de sa propre histoire, qui nous livre les affres de son quotidien fait de meurtres, de visites chez sa mère, d’heures de travail au commissariat de Christchurch, d’enquête sur tel ou tel inspecteur qu’il soupçonne du meurtre de Daniela Walker ; d’autre part, nous suivons Sally, employée au commissariat et bizarrement attirée par Joe, l’attardé mental : c’est un narrateur extra-diégétique qui prend en charge le récit qui la concerne. Les chapitres consacrés à Sally sont beaucoup plus courts que ceux qui concernent Joe et leur principal intérêt est de donner un autre point de vue sur le héros et par là, de le complexifier. Joe est-il oui ou non un attardé mental ? Il est vrai que lorsqu’on lit ce qu’il raconte de son quotidien, on est frappé par son cynisme : Joe exécute ses victimes avec une absence de culpabilité frappante ; le meurtre, c’est à la fois la routine, un passe-temps, un hobby auquel il prend plaisir… et lorsqu’il assassine une femme, il fait preuve d’une sacrée suite dans les idées ; Joe ne laisse rien au hasard, il mène ses petites affaires selon la même mise en scène : bref, Joe semble être un serial killer totalement conscient et responsable de ses actes. Cependant, le lecteur se dit aussi que Joe ne tourne pas toujours rond : il est viscéralement soumis aux exigences de sa mère qu’il vénère, il est presque en dépression lorsque ses deux poissons rouges meurent alors qu’il tue des femmes sans vergogne, il est particulièrement traumatisé par les histoires d’homosexualité et craint qu’on le prenne pour un pédé. Bref. A cela s’ajoute le fait que pour Sally, point de doute : Joe est un attardé mental. Et sans doute est-ce toute l’ambiguïté du héros qui fait l’intérêt du roman, car pour le reste, il y a beaucoup à dire.

           D’abord, il y a toutes les enquêtes qui s’enchevêtrent et dont l’auteur peine à mener avec brio les différents écheveaux : plusieurs inspecteurs enquêtent sur le boucher de Christchurch, mais on ne sait pas grand-chose de l’avancée des recherches car Joe est trop occupé à pister les inspecteurs, à tuer des femmes, à rendre visite à sa mère… et son enquête sur les différents inspecteurs est menée à la va-comme-je-te-pousse, selon l’humeur du héros. Bref, l’aspect policier de l’œuvre n’offre que peu d’intérêt car la progression de l’ensemble est très chaotique et morcelée.

              Ensuite, vient le problème de Mélissa, la femme que Joe veut tuer mais qui ne se laisse pas faire et qui finit par lui arracher un testicule. Scène grotesque s’il en est ! Et d’une longueur ! Car Joe est bien mal en point et le lecteur subit la narration de ses états d’âme pendant une sacrée paire de longues pages plutôt répétitives en ennuyeuses. Certes, Paul Cleave a sans doute voulu introduire dans son roman l’histoire d’une relation paradoxale, à la fois sadique et masochiste, faite à la fois de haine et d’amour, mais cette veine-là est encore une fois ratée. Mélissa est insuffisamment présente dans l’histoire pour que le lecteur soit vraiment interpelé par le rebondissement final : Joe aurait révélé à Mélissa sa véritable nature de serial killer et après le boucher de Christchurch, place à la tueuse d’uniforme de Christchurch.

                 Reste le cas de Sally : mis à part le fait de faire douter le lecteur sur la véritable nature du héros – attardé mental ou non – et de permettre un dénouement policier au roman – par son intervention, Joe est arrêté – on se demande quel est l’intérêt d’avoir donné tant de place à ce personnage auquel différents pans de récit sont consacrés, récits qui viennent s’intercaler dans la narration globale menée par Joe. Sans doute le cas Mélissa aurait mérité d’être davantage exploité, mis en lumière… plutôt que celui de cette insignifiante Sally qui n’a de raison d’être que parce qu’elle va s’intéresser à cet employé modèle en peu particulier qu’est Joe, sans que cet intérêt soit vraiment psychologique : car Sally est intriguée par des faits – par exemple : pourquoi Joe détient chez lui une photocopie des dossiers concernant les victimes du boucher de Christchurch – et c’est à ces seuls faits qu’elle cherche une explication en s’intéressant seulement à l’emploi du temps du serial killer.

              Bref, avec Un employé modèle, Paul Cleave nous livre un roman qu’on a envie de tirer à pile ou face : pile, c’est très bien ! Le personnage de Joe est intéressant, ambigu, cynique à souhait… on adore ! Face, l’histoire est assez boiteuse et tordue à force d’avoir voulu jouer sur trop de tableaux à la fois sans jamais adopter la narration adaptée pour chacun d’entre eux. Dommage ! Avec Joe, on aurait pu être face à Hannibal Lecter, à Ted Bundy ou au Docteur Petiot… mais on est seulement face à un de leur succédané.



29/10/2014
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