LECTURES VAGABONDES

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Philippe Claudel : Les petites mécaniques.


« Nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis. »

C’est par cette citation de Pascal que Philippe Claudel inaugure ce recueil de 13 nouvelles, les petites mécaniques, paru en 2003 aux éditions Mercure de France.

Le recueil se présente comme un ensemble de petites histoires qui comportent un grand nombre de points communs… Elles nous mènent du moyen-âge à aujourd’hui et sont classées par ordre chronologique. Toutes, à leur manière, explorent brillamment le thème de la solitude et de l’emprisonnement de l’homme, emprisonnement duquel la mort paraît être la seule issue possible.

Deux nouvelles éclairent cette thématique et lui donnent une certaine puissance : il s’agit de Panoptique et de Panoptique II : histoire de la construction d’une prison aveugle par les prisonniers eux-mêmes. Les personnages des autres histoires semblent donc être les habitants respectifs de cette immense prison sans fenêtre aux multiples cellules individuelles. Par ailleurs, le thème de l’emmurement va en s’intensifiant puisque vers la fin du recueil, les personnages sont confinés dans leur appartement, comme dans une immense ruche aux multiples alvéoles bien cloisonnées lors même qu’au début, les histoires s’ancraient davantage à l’extérieur.

Par ailleurs, une atmosphère d’étrangeté baigne l’ensemble du recueil car bon nombre de récits ont une connotation fantastique, à l’instar de cette ville moyenâgeuse (les mots des morts) ou de ce mystérieux pays (Arcalie) où la mort est le châtiment de ceux qui parlent pour ne rien dire (dans la première) ou écrivent (les poètes dans la seconde). C’est ainsi que le thème de l’incommunicabilité et du silence est mis en évidence comme la première source de solitude et d’isolement.

Viennent ensuite toutes les nouvelles qui traitent du rêve ou de l’obsession comme autre source d’emmurement. Les confidents, par exemple, met en scène une comtesse obsédée par un rêve qu’elle a fait et dans lequel des hommes abattent une église : toute sa vie, elle cherche à retrouver ce rêve et les émotions qui l’envahissent lorsque les murs tombent. Elle y laissera la vie. Dans l’autre, c’est Eugène Frolon, fou de Rimbaud, qui abandonne femme et enfants pour se lancer à la recherche de son idole à travers l’Afrique… Au terme d’un voyage initiatique dans lequel il ne parviendra guère à transmettre quoique ce soit et au cours duquel il perdra tout, même l’apparence humaine, c’est aussi la mort qui l’attend. Tania Vlasi est une nouvelle qui fait froid dans le dos. L’héroïne vit seule, recluse dans son appartement : elle n’a jamais connu d’homme. Deux policiers viennent l’arrêter. C’est alors que l’on bascule dans un univers kafkaïen où Tania ne sait pas pourquoi elle doit vivre nue, allongée dans une cellule, livrée à des hommes qui viennent la pénétrer et desquels elle met immédiatement un enfant au monde… Elle est la Reine de l’immense ruche que représente la société. Cependant, ce n’est là que la manifestation du délire qui nous prend tous à l’heure de la mort, au moment où la vie quitte notre corps et que l’esprit se meurt, lui aussi : Tania vient en réalité de se suicider dans son appartement. Sa dernière pensée aura été pour l’absurdité de ce monde, immense ruche aux cellules bien capitonnées pour ne pas entendre son voisin. Son voisin ? C’est peut-être Georges Piroux qui meurt, chez lui, seul… Personne ne le sait. Georges Piroux est une personne discrète. Comme il fait très chaud, cet été là, et que l’immeuble est plutôt pauvre, on s’inquiète à peine de l’odeur nauséabonde qui envahit l’immeuble pendant quelques semaines.

Enfin, il y a les nouvelles qui mettent en scène des voleurs, des gueux, des poètes… Ils sont libres, mais seuls… Ils sèment la mort ou quelques paroles destinées aux autres. Ces nouvelles sont souvent courtes mais témoignent d’une certaine vision rimbaldienne de l’écrivain et de l’acte d’écrire… de là à dire que Philippe Claudel s’est pris lui-même pour Rimbaud en écrivant les petites mécaniques !

Ainsi, les petites mécaniques proposent une vision noire et assez désespérante de l’existence : cette immense absurdité dans laquelle nous avançons sans nous parler, comme de petites mécaniques aveugles à soi et aux autres. L’agonie semble souvent être le moment de la révélation où l’existence prend un sens, un petit sens bien dérisoire… à l’instar de Beshevich, héros de Paliure, obsédé par ce mot et qui en a sous les yeux la révélation alors qu’il agonise devant un tableau représentant le Christ… la paliure, ce sont les épines de cet arbre de Judée qui a servi à fabriquer la couronne.



01/05/2010
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