Carole Martinez : Du domaine des murmures/Cris et chuchotements.

 

            Avec son roman paru en 2011 aux éditions Gallimard et intitulé Du domaine des murmures, Carole Martinez nous emmène dans une belle balade en plein moyen-âge à travers une histoire tragique et poétique.

           Nous sommes en 1187. Esclarmonde doit épouser – sans qu’elle y consente – Lothaire de Montfaucon, un homme violent qui ne jure que par les tournois. Pour échapper à ce mariage, elle décide, comme sainte Agnès, de n’accepter comme époux que le Christ. Son père refuse ce choix et le mariage a lieu. Sauf qu’Esclarmonde se mutile l’oreille pendant la cérémonie et qu’un agneau fait son apparition dans l’église.  Ce ne peut être qu’un signe de Dieu ! Le père d’Esclarmonde aménage donc une petite cellule scellée dans son château de Hautepierre pour y enfermer à vie sa fille que tout le monde prend désormais pour une élue de Dieu. C’est donc là qu’Esclarmonde vivra et priera jusqu’à sa mort. Cependant, alors que tout est prêt, Esclarmonde décide de se promener une dernière fois dans le domaine sauvage qui entoure le château. Mais un drame se produit : Esclarmonde est violée par un inconnu. Impure désormais, elle décide de taire le viol pour pouvoir entrer quand même dans la cellule. Les premiers jours sont très durs. La jeune femme doit jeûner, la cellule est étroite et sombre. Elle ne peut communiquer que de manière très fugace avec quelques personnes grâce à la petite grille qui permet de lui donner à manger. Cependant, Lothaire, son promis, a bien changé ! Parce qu’elle lui a échappé, le jeune homme est tombé amoureux d’elle et devient troubadour : de temps à autre,  il vient lui déclamer son amour, et petit à petit, Esclarmonde tombe aussi amoureuse de lui. Et puis, très vite, les pèlerins en route pour Rome ou Saint-Jacques de Compostelle font un crochet par Hautepierre afin d’y rencontrer la recluse et lui demander conseil. En effet, la jeune fille est devenue une sainte. Car il est vrai que depuis qu’elle est enfermée, la mort a disparu dans les alentours du domaine. Mais un événement bien plus perturbant va venir chambouler la vie d’Esclarmonde. Elle se rend compte qu’elle est enceinte. Quelques servantes le savent et aident la jeune fille en lui donnant davantage à manger. Mais c’est seule, dans sa cellule, qu’elle accouche d’un petit garçon qu’elle prénomme Elzéar. Pendant les premiers mois, elle garde l’enfant auprès d’elle et le fait sortir entre les barreaux de la grille pour qu’il reçoive des soins. Mais la situation ne peut durer éternellement.  Esclarmonde décide de mettre son père au courant de l’affaire. Celui-ci emmène l’enfant, et lui troue les mains ; il a alors les mêmes stigmates que le Christ et on y voit de nouveau un miracle divin. Cependant, rien ne va plus pour ce père qui devient fou et se mutile. Son épouse, Douce, demande conseil à Esclarmonde qui déclare que son père doit partir en croisade avec l’empereur Frédéric Barberousse.  Or, alors qu’il est à Saint-Jean d’Acres, l’homme se confesse à l’archevêque Thierry II ; il avoue : c’est lui qui a violé sa propre fille ; Elzéar est donc son fils. Thierry II décide alors qu’Esclarmonde doit faire vœu de silence et ordre est donné de lui coudre les lèvres pour que le secret ne soit jamais divulgué et que l’enfant et la mère soient toujours liés aux miracles divins. Mais Esclarmonde veut vivre ! Elle aime Lothaire, et veut élever son fils ! Pour ne pas que leur sainte qui a chassé la mort du territoire de Hautepierre ne leur fasse faux bond, on décide d’incendier le château et particulièrement la cellule où elle se tient en recluse depuis déjà si longtemps. Car même  morte, une sainte garde ses pouvoirs, dit-on. Lothaire affolé, tente de la sauver. Mais c’est peine perdue. Esclarmonde rend l’âme. C’est alors que la mort revient sur le territoire de Hautepierre.

           Du domaine des murmures, c’est un roman écrit par une femme sur une autre femme qui vient à elle de loin : du moyen-âge. Le début du roman nous entraine, bravant  les broussailles, vers les ruines du château de Hautepierre, là où Esclarmonde murmure son martyre à travers les temps. Bien évidemment, elle témoigne de la condition des femmes de l’époque. Soumises à la violence des hommes, les viols sont nombreux. Soumises à leur père, elles ne s’en affranchissent qu’à travers un mariage imposé. Même la fine amor – l’amour courtois – de l’époque, n’est que violence déguisée. Le prétendant gagne le cœur de sa belle en accomplissant des exploits, mais quand la femme a-t-elle son mot à dire ? Jamais. Elle consent à donner son cœur à celui qui a fait ses preuves.

           Face à cette violence, Esclarmonde se rebelle. Elle refuse de se soumettre au choix de son père : épouser le violent Lothaire. Pour s’affranchir, elle se soustrait au monde des vivants et décide de dédier sa vie à Dieu. Cette aspiration à la liberté, elle le paye cher ; c’est en se murant qu’elle devient libre. Esclarmonde est une rebelle. Mais c’est dans son tombeau de pierre qu’Esclarmonde devient aussi une femme comme les autres. Elle découvre la maternité, elle découvre qu’elle aime l’homme qui lui était dédié. Dès lors, elle commence à regretter son enfermement. Ainsi, c’est par péché d’orgueil qu’Esclarmonde s’est murée. En s’enfermant vivante dans un tombeau, elle affirme sa supériorité vis-à-vis de son père et de tous les autres. Mais aucun retour n’est possible et Esclarmonde devient esclave de son choix et doit aller jusqu’au bout du destin tragique qu’elle a embrassé.

           Car nous sommes au moyen-âge et on ne discute pas avec les superstitions, la religion et ses miracles. Très vite, Esclarmonde devient une sainte. On vient de loin pour entendre son murmure. On dit qu’elle accomplit des miracles par ses prières : elle est plus forte que la mort qui ne s’abat plus sur la contrée, les mains de son fils portent les stigmates du Christ. Pour toutes ces raisons, elle ne pourra jamais sortir de sa cellule. Car en voulant afficher sa supériorité face à la volonté des hommes, elle leur échappe pour toujours.  

Pourtant, le roman ne se contente pas d’évoquer la réclusion d’Esclarmonde. La jeune femme écoute le bruit de son époque depuis sa cellule. D’abord, il y a les pèlerins qui lui apportent des nouvelles d’ailleurs. A travers ses prières et en observant les mains de son fils, elle ressent la violence de la croisade dans laquelle son père et d’autres seigneurs des alentours se sont engagés. Et puis, il y a Douce qui craint qu’un seigneur voisin ne s’empare du château de Hautepierre. Depuis sa cellule, Esclarmonde est le témoin auditif de la violence de son époque.

           Pour finir, j’attirerai l’attention sur la belle écriture de Carole Martinez qui, tout en écrivant de manière moderne, sait rendre le souffle de l’ancien français et le lyrisme de sa narratrice tantôt habitée par Dieu, tantôt habitée par la douleur.

           Ainsi donc, Du domaine des murmures est un roman que je conseille vivement. J’aime son titre si doux et si évocateur avec ses allitérations en « M ». Mais si vous tendez bien l’oreille, peut-être entendrez-vous d’ici et d’ailleurs les murmures des reclus du château de Hautepierre : « … tes bras je rêve de toi…. Partager…. Ta bouche toi, viens ».

 



19/05/2017
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