Martin Winckler : Le chœur des femmes/Je ne fais pas chorus !

                Après avoir vu Le cœur des hommes de Marc Esposito, et m’être prodigieusement ennuyée devant ces personnages convenus aux prises avec des situations convenues, un film qui, en aucun cas, ne dissèque le sujet précisé dans ce titre pourtant prometteur, je passe, à mes risques et périls, côté littérature avec un livre qui prétend explorer le cœur des femmes. Petite astuce de présentation, cependant : le livre que Martin Winckler a fait paraître en 2009 aux éditions POL s’intitule, non pas, le cœur des femmes, mais le chœur des femmes.

                Jean Atwood est un jeune médecin très brillant qui se destine à la chirurgie gynécologique. Malheureusement, avant de pourvoir exercer ce métier, Jean doit effectuer un stage à la section 77 de l’hôpital de Tourmens où officie le docteur Franz Karma. Au départ, les relations entre le docteur et l’interne sont froides et conflictuelles. Jean ne comprend pas pourquoi Karma passe son temps à écouter les femmes sans forcément émettre de diagnostic. Les entretiens s’étalent sur des plombes durant lesquelles les femmes parlent autant de leur vie amoureuse, sentimentale que sexuelle, et finalement très peu des raisons médicales qui les amènent dans le cabinet du docteur Karma. Il faut dire que ce docteur a une conception très particulière de son métier. Contrairement aux gynécologues classiques, il ne juge pas la patiente ; il l’écoute, la conseille et finalement, c’est à elle qu’il revient de prendre une décision. Pendant de longues heures, Jean écoute les femmes se lamenter, s’inquiéter, se confier. Elle songe très vite à partir car elle estime perdre son temps, surtout qu’elle a un travail à mener avec WOpharm, travail qui lui ouvrirait les portes de la chirurgie gynécologique. Mais petit à petit, Jean commence à apprécier le docteur Karma, ses méthodes, le travail fourni par l’unité 77 au point, finalement, de renoncer à ses premières ambitions pour s’installer définitivement dans cette unité. Cependant, auprès du docteur Karma, Jean ne découvrira pas seulement une nouvelle manière d’appréhender la gynécologie et les patientes qui souffrent. En effet, c’est à l’hôpital de Tourmens que Jean est née… et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’un grand secret entoure sa naissance. Bien évidemment, c’est sur les traces de ce passé que la jeune femme va marcher à la découverte d’une origine extraordinaire et bouleversante.

                Le chœur est femmes est un roman construit selon la promesse induite dans le titre du roman : l’histoire se déroule sur huit jours et chacun d’entre eux est accompagné d’une tonalité du type de celles qu’on trouve dans les symphonies : par exemple MARDI (andante furioso), MERCREDI (Adagio), etc… De plus, à l’intérieur de ces parties, l’écriture n’est pas uniforme. Martin Winckler donne la parole, tantôt à Jean, tantôt au docteur Karma, tantôt à Aline, la secrétaire, tantôt à une patiente ou à une autre, entremêlant parfois les voix, les paroles et les pensées, croisant les confidences de manières à faire ressortir leurs points communs ou leurs dissemblances. Mais qu’on se rassure ! On ne se perd jamais dans toutes ces voix qui forment comme un chœur car il y a bien une soliste principale – Jean – qui prend en charge la quasi-totalité de la narration.

                 Par ailleurs, le sujet que Martin Winckler a choisi pour ce roman est à la fois original et audacieux. Comment, en effet, passionner le lecteur avec les divers problèmes gynécologiques des femmes ? Je dois dire que l’auteur a relativement bien relevé le défi : on ne s’ennuie pas vraiment à écouter ces voix de femmes qui jouent sur toutes les palettes de l’émotion.

« Je m’inquiète parce que j’ai dit à mon mari que tant que je suis enceinte, je ne veux pas qu’il me touche ; mais ce matin, pendant qu’il dormait, il avait une érection et comme je n’y tenais plus, je me suis masturbée. Est-ce que ça peut faire du mal au bébé ? »

                Bien évidemment, si le roman prend comme point de départ la gynécologie et ses réjouissances – IVG, pose de stérilet, prescription de pilules et autres frottis vaginaux – c’est bien le cœur des femmes qui intéresse Martin Winckler. Nous rencontrons, par exemple, Frédérique qui vient pour une question de stérilet mais qui finalement raconte son grand bonheur : bientôt, elle va connaître pour la première fois l’orgasme dans les bras d’un homme qu’elle aime et qui n’est pas son mari avec lequel elle a pourtant de beaux enfants.

Cependant, le roman est très long et même si de nombreux procédés variés d’écriture animent la narration, on finit par vaguement se lasser de toutes ces histoires… et c’est alors que les choses se gâtent.

                En effet, à force de parcourir et de survoler toutes ces histoires à base de problèmes gynécologiques, on finit par se dire qu’être une femme - et plus particulièrement avoir un corps de femme  - c’est une vraie galère, une malédiction. Entre les problèmes liés à la contraception, aux grossesses, aux maladies vénériennes et autres réjouissances, on a l’impression que ce qui gouverne la vie des femmes, c’est leur corps et plus particulièrement leurs organes sexuels.  Personnellement, je n’ai, nulle part, trouvé l’écho de ma propre voix dans tous ces témoignages catastrophés de femmes alertées par le dysfonctionnement de leurs organes génitaux. Sans doute le chœur des femmes a-t-il été écrit par un Martin Winckler passionné par le corps de la femme et par la femme en général, au point qu’il verse dans une espèce de féminisme révérencieux, tout droit issu du machisme. Ainsi faut-il être très doux avec les femmes qui sont maltraitées par leur gynécologue ; en effet, celui-ci juge leur comportement amoureux, comprenez « leurs fautes » qui les mènent à des grossesses non-désirées et à leurs conséquences. Par ailleurs, il faut cesser l’humiliation que les femmes subissent lorsqu’elles s’allongent sur les tables d’examen gynécologique : jambes grandes ouvertes devant le médecin. Préférez donc l’examen de la femme couchée sur le flanc : c’est plus pudique et moins traumatisant pour cette dernière. En fait, ce roman fait peser sur les gynécologues un soupçon de machisme et de voyeurisme auquel on souscrit ou non. D’une manière générale, je n’ai pas aimé pas cette approche lénifiante et compassionnelle de la femme : pour moi, ce Martin Winckler se sent coupable de machisme et cherche à tout prix à s’en défaire en portant haut et fort des théories d’écoute et de compassion vis-à-vis des femmes : ces pauvres petites choses assez peu intelligentes, totalement larguées dans ce monde dominé par les hommes, à la merci d’un corps barbare qu’elles ne comprennent pas ! Il faut les aider, les assister, les guider, mais pas les juger ! Etre doux avec elles ! Bof ! Pourquoi pas ! Merci, Martin, t’es bien mignon, mon coco.

                 Je sais bien qu’en prenant le parti d’écrire une histoire qui se déroule dans une unité gynécologique, on prend le risque de tomber dans une vision partielle du monde, porte ouverte au communautarisme féministe, générateur de rejet et de machisme exacerbé. Eh oui ! le monde est bel et bien divisé en je ne sais combien de catégories : les hommes, les femmes, les ados, les vieux, les noirs, les arabes, les pédés, les pauvres, les riches, les sportifs, les geeks, les végétariens, les bouffeurs d’insectes, sans oublier les martiens. Bon ben ici, on est chez « les femmes », auxquelles je me rattache peut-être, mais pas sous cette forme partiale et larmoyante.

               Enfin, le chœur des femmes se veut aussi être un plaidoyer pour les transsexuels : misère ! En effet, dans le dernier tiers du roman, on bascule dans un registre différent… assez grotesque, je dois dire. En effet, notre héroïne, Jean, est dotée d’un vagin, de lèvres et d’un clitoris grand comme deux capuchons de stylo, ce qui équivaut à une sorte de pénis. Notre médecin souffre donc d’une malformation des organes génitaux et cette découverte-confession a pour ambition d’ajouter à la fin du roman une voix féminine différente. Sauf que c’est complètement raté. D’abord, le sujet de la transsexualité est survolé, appréhendé de manière apitoyée et assez exaspérante. Ensuite, disons que je connais le sujet aussi mal que Martin Winckler, et que par conséquent, et contrairement à lui, j’éviterai de parler de ce que je ne connais pas : cette anomalie des organes génitaux est rare, exceptionnelle… je ne vois pas ce que ces considérations sur les personnes transgenres viennent faire dans le chœur des femmes. On est alors face à deux romans qui s’emboîtent très péniblement : l’un est constitué des lamentations des pauvres femmes dotées d’organes sexuels barbares qui dirigent leurs vies, l’autre, tout de guingois, est constitué tant bien que mal du témoignage de Jean sur sa malformation sexuelle et la découverte de ses origines : car bien évidemment, un être affligé d’une telle difformité se doit d’avoir des origines exceptionnelles et tragiques ! Une grotesque histoire de grand-mère autoritaire, de mère à laquelle on enlève ses enfants, de frère lui aussi transgenre qu’on a charcuté pour en faire une fille alors qu’il était garçon dans sa tête et qui a demandé à un médecin gentil de l’euthanasier : bien sûr, l’ «euthanasieur », c’était le docteur Karma ! Comme par hasard ! Et Jean découvre que son mentor n’est autre que l’assassin de son frère-sœur abandonné aux mains de médecins apprentis-sorciers. Bref.          

              Je vais arrête-là le massacre. Ceux qui aiment les histoires  alambiquées et tarabiscotées qui font pleurer ceux qu’elles ne font pas rire prendront le risque de se lancer dans ce roman fleuve assez indigeste. Bon courage à eux ! Mais n’oubliez pas les boules quies ! Car la cacophonie, c’est mauvais pour les tympans ! 



04/10/2014
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