LECTURES VAGABONDES

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Emile Zola : Le ventre de Paris/Miam-miam !

          Après La curée, second tome de la saga des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire, Zola reste dans l’idée de gavage et de bombance avec Le ventre de Paris (tome 3 de la saga) écrit en 1873 puisqu’ici, nous pénétrons dans l’antre des grandes Halles centrales de Paris qui concentrent toute la nourriture qui va être déversée, puis consommée dans la capitale.   

          Parce qu’il était un combattant républicain lors du coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte de Décembre 1851, Florent a été arrêté et déporté au bagne de Cayenne. Il s’en évade et revient, maigre, hâve et défait, à Paris, sur la charrette de madame François, maraichère qui se rend aux Halles centrales de Paris pour y vendre ses légumes. Non loin de là, il retrouve son frère devenu charcutier dans une boutique qui porte son nom et celui de leur oncle décédé «Quenu-Gradelle ». Il est bien accueilli et se laisse dorloter par son frère et sa femme Lisa qui propose de lui donner sa part d’héritage, ce qu’il refuse. Sans rien en dire, Lisa ressent de l’animosité envers Florent qui mange et dort chez elle et ne semble pas se soucier de gagner son propre argent. C’est alors que Gavard propose à Florent la place d’inspecteur de la marée aux Halles Centrales. Florent hésite car il ne veut rien devoir à l’administration du second empire, mais va finir par accepter car il sent bien que Lisa voit d’un mauvais œil son inactivité. Ce travail d’inspecteur de la marée aux Halles se passe assez mal car Florent attise les haines et les ragots : il est censé être un cousin de Lisa (ses démêlées avec le pouvoir doivent rester secrètes), mais tout le monde le soupçonne d’être son amant. Louise Méhudin, dite la belle Normande, attise d’abord les haines contre Florent (car elle envie Lisa et sa réussite professionnelle), avant de revenir en de meilleurs termes avec le jeune homme qui apprend à lire à son fils de manière désintéressée. Pour trouver une compensation vis-à-vis d’un travail qu’il n’aime pas et parce qu’il se sent de plus en plus indésirable à la charcuterie, Florent prend ses quartiers chez monsieur Lebigre, un marchand de vin chez lequel se tiennent des réunions d’agitation politique : on fomente un coup d’état contre le régime. Lorsque l’affaire vient aux oreilles de Lisa, cette dernière, craignant le pire, dénonce Florent à la police… et découvre que la police savait déjà tout, ayant reçu d’autres dénonciations auparavant. Florent et Favard sont arrêtés et à nouveau déportés à Cayenne, tandis que l’agitation tranquille des Halles reprend son cours.

          Avec le ventre de Paris, Zola nous emmène au cœur des Halles centrales de Paris, dans l’édifice érigé par Baltard sous le second empire. On y pénètre avec le personnage principal du roman, Florent, sur une charrette débordante de légumes et conduite par une productrice qui vient vendre sa marchandise, madame François. L’homme, tout juste échappé du bagne de Cayenne, est maigre ; il a faim et le roman est construit autour de cette opposition entre les maigres et les gros qui sont les jouisseurs et qui se repaissent dans l’opulence et l’abondance écœurante du second empire. Les gros se méfient des maigres et comme par hasard, ils dominent dans le roman : Quenu et sa femme, Lisa, la belle Normande, font partie de ces gros qui se méfient du maigre Florent et qui œuvrent à son expulsion de cet endroit où ils se sont creusés un trou confortable.

Mais, attention lecteur, si tu n’aimes pas les descriptions, passe ton chemin car le ventre de Paris en regorge. Zola nous promène à travers toutes les sections des Halles et ne se prive pas de décrire toutes les denrées qui foisonnent sur les étals. Les légumes, les fruits, les viandes, les poissons, la charcuterie, les fleurs… semblent parfois être les personnages principaux du roman car ils sont souvent personnifiés. Les descriptions, quant à elles, sont faites dans le goût impressionniste et Zola capte la lumière qui ondule sur chaque pièce de nourriture. Le tout nous donne l’impression de pléthore, d’abondance : le second empire dégouline de tous ces amas de bouffe prête à être consommée. La présence de Claude Lantier, en personnage secondaire, vient justifier et parfaire l’ensemble de ces descriptions picturales, car ce denier est peintre impressionniste et le héros de L’œuvre, tome consacré à l’art sous le second empire.

          Soulignons la place réservée aux femmes dans Le ventre de Paris. Ce sont elles qui tiennent la vedette et on ne peut pas dire que Zola fasse ici leur éloge puisque c’est par elles que le drame se noue. Tout au long du roman, elles se jalousent et colportent des ragots qui finissent par achever le pauvre Florent. Les hommes sont davantage idéalistes et de bonne facture. Bien qu’avare, Quenu est un bon vivant qui aime son frère. Gavard et Florent rêvent d’une société meilleure et se réunissent dans cette optique. Ce sont les femmes qui les dénoncent et font basculer leur destin dans la tragédie.

          Enfin, Le ventre de Paris s’achève sur cette remarque acerbe et sarcastique de Claude Lantier :

          « Quels gredins que les honnêtes gens ! »

          Car ce sont bien des honnêtes gens qui ont condamné Gavard et Florent. Il n’y a eu aucune magouille, aucun trafic. L’honnête Lisa a même proposé plusieurs fois de laisser à Florent la part d’héritage qui lui revenait. Mais parce qu’ils ont peur que leur confort soit remis en cause, parce qu’ils se plaisent à vivre douillettement sous le second empire dont ils ne veulent pas voir le système compromis par un quelconque trouble, les honnêtes gens sont allés les dénoncer à la police.

          Encore une fois, Zola nous brosse un tableau noir et sans complaisance d’un rouage du second empire : les Halles centrales de Paris. Encore une fois, il montre avec brio que tous ceux qui participent activement ou passivement à ce régime sont des fossoyeurs de toute humanité, de tout idéalisme. Désormais, on a plus faim que jamais ! Vivement le tome suivant, que je n’ai jamais lu ! Son excellence Eugène Rougon.

 



04/06/2018
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