Marcel Pagnol : L’eau des collines - tome 1 - Jean de Florette.

               Il y a quelques années, je connaissais par cœur le film de Claude Berri : Jean de Florette, porté haut par Yves Montand, Daniel Auteuil et Gérard Depardieu. En fouinant dans les ressources infinies de ma tablette Asus-Android, j’ai découvert bon nombre de classiques méconnus ou presque ; et je suis tombée sur L’eau des collines de Marcel Pagnol. Le tome 1 de ce cycle, intitulé Jean de Florette, a été publié en 1963.

                L’histoire se passe aux Bastides, un petit village situé non loin d’Aubagne en rivalité ancestrale avec son voisin, le village de Crespin. Un jeune paysan, Ugolin, décide de faire fortune en produisant des œillets : cependant, pour mener à bien cette production, il faut de l’eau, beaucoup d’eau. Or, la ferme de Pique-Bouffigue, que l’homme laisse à l’abandon puisqu’il ne vit que de braconnage, est dotée d’une source plus ou moins cachée. Avec son oncle, surnommé Le Papet, il demande à Pique-Bouffigue de lui louer ses terres. Mais la négociation tourne mal et Le Papet part après avoir assommé Pique-Bouffigue. Ce dernier décèdera dans les semaines qui suivront. Afin que le bien soit dévalorisé, les deux hommes bouchent la source avec du ciment : désormais, le domaine des Romarins est un endroit sec comme la paille. Vient le temps de la succession. Les deux hommes sont plutôt confiants puisque Florette, la sœur de Pique-Bouffigue, est décédée et que son fils, Jean Cadoret, travaille à la ville. Nul doute, l’homme vendra à bon prix un domaine dont il devrait n’avoir que faire. Détrompons-nous ! Jean Cadoret (Jean de Florette) décide de se lancer dans l’agriculture et plus particulièrement de lapins nourris à base de courges venues d’Asie qu’il produira. Seulement, il faut de l’eau, beaucoup d’eau. Immédiatement, sur les conseils du Papet, Ugolin se montre serviable envers le bossu – caractéristique de Jean de Florette. Il lui prête sa charrue, l’aide au besoin, tout en espérant sa ruine. Pendant, la première année, tout va plutôt bien : la pluie, conjuguée aux voyages effectués par Jean et sa famille – sa femme, Aimée, sa fille, Manon – pour aller chercher l’eau à une source bien connue, près d’une bergerie où habitent un couple de Piémontais – Baptistine et Guiseppe – suffisent à faire tourner la production.  Ugolin est inquiet, le Papet est optimiste : ces gens de la ville ne connaissent rien à la terre et finissent tous à la ruine. L’année suivante, une grosse sécheresse accable la région et Jean de Florette s’épuise dans des voyages incessants vers la source existante. Inutile de compter sur Ugolin qui est absent, à ce moment-là. Epuisé, il tombe malade et pendant six jours, est alité. Six jours décisifs : les plantations sont perdues. Alors Jean décide d’hypothéquer la ferme et avec l’argent, il compte faire un puits. Malheureusement, au moment où il utilise les explosifs pour travailler la roche profonde, il reçoit une pierre fatale sur la nuque. Le Papet, qui détient l’hypothèque, propose de racheter la ferme. Ugolin sera son locataire et hypocritement, il permet aux femmes de rester dans la ferme. Mais c’est trop douloureux : Aimée et Manon vont s’installer avec Baptistine, désormais veuve, dans la bergerie où se trouve la source répertoriée. Après quelques simagrées destinées à faire croire qu’ils cherchent une source sur les terres des Romarins, Le Papet et Ugolin débouchent la source et en avant pour la richesse ! C’est sans compter sur la petite Manon, qui a tout vu…

                Quel plaisir de lire ce roman qui fleure bon la Provence, l’été, la terre ! Pourtant, c’est un vrai drame qui se déroule dans cette si belle région !

                Jean de Florette conjugue toutes les caractéristiques d’un excellent roman populaire : des personnages hauts en couleurs, que le film de Claude Berri magnifie, un lieu enchanteur, écrin d’un drame humain lié à la fois à une mentalité particulière à ce coin de France, et à la cupidité humaine ; le tout est intrinsèquement lié, ce qui fait, selon moi, la force de Jean de Florette.

                En effet, dans cette campagne provençale très riante, la mentalité paysanne n’est pas forcément très avenante : on ne veut pas se mêler des affaires des autres, on se méfie de l’étranger – c’est-à-dire de celui qui vit dans le village voisin qu’on n’aime pas du tout. La loi du silence et l’ostracisme dont est victime Jean de Florette, c’est une des raisons de son drame : personne ne veut lui révéler que sur sa terre, il y a une source… alors on le laisse s’épuiser à l’ouvrage jusqu’à la mort.

                Et puis, Jean de Florette aurait pu réussir, si Le Papet et Ugolin n’avaient pas bouché sa source : leur cupidité aura raison du courage du bossu. Si Ugolin adopte un comportement ambigu vis-à-vis de Monsieur Jean – il souhaite sa ruine- l’homme finit par lui inspirer de la sympathie et de la tristesse ; par ailleurs, il ressent une certaine culpabilité vis-à-vis de la situation désespérée de Jean tandis que Le Papet est d’une cruauté sans pareille : telle une araignée dans sa toile, il attend son heure en tissant. Devant tant de noirceur, la naïveté confiante de Jean de Florette est désarmante : il croit en la science, en ce qu’il lit dans les livres : ainsi, dans le roman, deux conceptions différentes de la terre s’opposent : celle des gens de la ville qui ont une approche rationnelle, et celle des paysans qui ont une approche empirique. Il ne s’agit de faire triompher aucune approche, puisque Jean de Florette meurt accidentellement. Il s’agit de faire triompher la cupidité maligne et intéressée du Papet et d’Ugolin face à l’insouciance naïve, gaie et confiante de Jean de Florette.

                Mais il y a une suite ! Et elle est sans doute encore plus célèbre ! Il s’agit de Manon des sources où l’heure de la revanche sonne. La fille de Jean de Florette déteste Ugolin : elle l’a vu déboucher la source qui aurait pu totalement changer la donne : si son père avait été au courant de l’existence de la source, il aurait réussi et ne serait pas mort. Ainsi, devenue grande… je n’en dis pas plus.

                On n’est pas déçu par la lecture de ce fabuleux roman de Marcel Pagnol. Si le film magnifie Le Papet, interprété par Yves Montand – qui n’est pas autant en retrait que dans le roman, star oblige ! - et met davantage en exergue la responsabilité des villageois des Bastides dans le drame de Jean de Florette, il propose une interprétation plus ambigüe du personnage d’Ugolin, pas tout à fait méchant, finalement. Je vais bientôt lire Manon des Sources… certes, je connais déjà l’histoire… mais j’attends aussi beaucoup de cette lecture.

 



24/09/2017
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