Jeanne Bourin : Les amours blessées/Il y a des amours heureuses !

                Si, comme moi, vous ne lisez pas de poésie, considérant que ce genre est : ardu, aride, prétexte à toutes les fumisteries, à toutes les mystifications, sans intérêt, ennuyeux…. Et je vous laisse imaginer la suite… Si par, ailleurs, vous considérez que la poésie amoureuse du XVIème siècle, un rien gnangnan, a largement contribué à l’image désuète qui accable ce genre aujourd’hui, alors, laissez-vous entrainer par Jeanne Bourin dans Les amours blessées paru en 1988 aux éditions La table ronde : car, il n’est jamais trop tard pour changer d’avis.

              Dans ce roman, Jeanne Bourin retrace les amours blessées de Cassandre Salviati et du très célèbre poète de la Pléiade : Pierre de Ronsard. Alors qu’elle est une femme vieillissante, qu’elle vient d’apprendre la mort de son grand amour, Pierre de Ronsard, et qu’elle doit se rendre au chevet de son petit-fils grièvement brûlé, Cassandre se remémore sa vie. Retour sur un passé qui ne fut pas toujours rose : lors de sa présentation à la cour de François 1er, et alors qu’elle n’a que 15 ans, Cassandre rencontre le poète en herbe Pierre de Ronsard qui tombe immédiatement amoureux d’elle. Or, si la jeune fille n’est pas indifférente au jeune artiste, elle apprend très vite que ce dernier est tonsuré et qu’il ne peut se marier. Par ailleurs, fils cadet, il n’est pas ce qu’on appelle un bon parti. Cependant, la jeune fille souhaite s’engager à sa manière avec cet homme qui ravit son cœur : ensemble, ils formulent un vœu de fidélité et d’amour éternel duquel l’amour physique est absent. La chose est très difficile à concevoir pour Ronsard, épicurien d ans l’âme. Durant de nombreuses années, Cassandre le tiendra à distance tandis que ce dernier fera tout pour posséder sa belle.  Cependant, Cassandre doit se résoudre à épouser un homme bien placé, un bon parti : il s’agit de Jean de Pray. Ce mariage s’avère très vite être un désastre pour la jeune femme : si elle n’éprouve rien pour lui, s’il la dégoute des choses du sexe, cet homme est aussi un être violent, sensuel et infidèle. Autant dire qu’un jour, la jeune femme cède aux avances de Ronsard. L’idylle ne durera que quelques mois car, Jean de Pray étant de retour dans ses terres, la jeune femme est étroitement surveillée. Et puis, notre Cassandre tombe enceinte, devient mère, ce qui change tout car dorénavant, sa fille et sa réputation sont les choses les plus importantes. Par ailleurs, Ronsard, désormais poète consacré, écrit et publie des poèmes grivois mettant en scène ses amours avec Cassandre. La jeune femme se sent humiliée et rompt avec son poète adoré. Or, sa vie est très morose car, prisonnière de son mari, ses jours sont ceux d’une nonne. Et puis, elle souffre beaucoup lorsqu’elle se rend compte que Ronsard aime d’autres femmes : Marie de Bourgueil, et tant d’autres. Cependant, selon Cassandre, ce ne sont là qu’amourettes légères. Peu à peu, Cassandre oublie ses rancœurs et pardonne à Ronsard. Pendant de nombreuses années, ils continueront à se côtoyer, sans jamais reprendre en aucune façon leur liaison charnelle.

                C’est un beau voyage dans le temps que nous offre Jeanne Bourin avec Les amours blessées. D’abord, il s’agit de ressusciter celle qui, a plus que tout autre, été la muse de Ronsard : Cassandre Salviati. En effet, nous apprenons, au cours de ce roman, toutes les turpitudes de cette liaison que Ronsard a tout d’abord étalée en plein jour, puis, considérant le mal infligé à l’élue de son cœur, s’est employé à dissimuler sous des masques. Ainsi, les Marie et les Hélène ne sont que passades et ce serait bien la seule Cassandre qui aurait illuminé le cœur du poète. Ecrit à la première personne du singulier, le roman propose les confidences de Cassandre Salviati, confidences provoquées par la mort de son amant et amour : Pierre de Ronsard. Je dois bien avouer que l’œuvre se déploie de manière lente et répétitive : Ronsard propose et Cassandre dispose, ce qui veut dire, dans la majeure partie des cas qu’elle refuse de coucher avec celui qu’elle et qui l’aime. Dans la première partie du roman, cette posture paraît bien indigeste et énervante. En effet, la jeune Cassandre semble s’amuser à allumer ce pauvre Ronsard et à se goberger du pouvoir qu’elle exerce sur son cœur et ses sens. Ce comportement, elle le justifie par un manque d’appétence vis-à-vis des choses du sexe, par sa volonté de rester une fille honorable. Cependant, à toutes les pages, on sent poindre l’orgueil et la jouissance d’une femme qui a conscience d’exercer les pleins pouvoirs sur un homme de qualité.

                Dans la seconde partie du roman, notre héroïne se montre beaucoup plus attachante : d’abord, elle a fini par céder à Ronsard, et découvre enfin le plaisir, le bonheur… elle se rend compte qu’elle a sans doute eu tort de se complaire pendant si longtemps dans le refus orgueilleux de se livrer à ce si doux amant, et puis, si elle apparaît davantage comme une femme meurtrie : son mari la rudoie, Ronsard lui-même, grisé par le succès, ne se rend pas compte qu’il outrepasse la décence lorsqu’il évoque ses amours dans ses poésies.

Et puis, cette seconde partie est aussi plus sombre car le royaume de France est sujet à des massacres, des famines, des disettes : les guerres entre les catholiques et les huguenots déchirent le pays. Certes, Catherine de Médicis, la régente, cherche à tout prix à réconcilier les deux partis, mais c’est peine perdue. Par ailleurs, la France connaît une certaine instabilité politique : Henri II meurt lors d’un tournoi, puis Marie de Médicis devient régente, puis, François II, puis Charles IX, puis, Henri III…. ! Et de plus en plus, la débauche règne à la cour, tandis que le peuple meurt de faim. Cassandre et Ronsard sont les témoins de ces temps troublés et pétris de contradictions.

              Car le roman est aussi prétexte à dresser le portrait de Ronsard et à retracer sa carrière de poète. En tant qu’homme, Ronsard n’a que des qualités : sensible, généreux, attaché à sa terre, spirituel… et est aussi un jouisseur ! Mais jamais il ne tombe dans la licence et la débauche. Il reste un être raffiné et délicat. Quant à sa carrière, on en apprend un peu plus : certes, Ronsard est pétri de culture classique, et souhaite défendre, illustrer et rénover la poésie française dans un contexte où l’amour courtois côtoie la plus pure grivoiserie. Il se lie à Du Bellay, et  après des débuts difficiles, il devient un poète en vue : il est chargé, souvent, de produire des poèmes pour telle ou telle occasion. Ronsard aura la même carrière que son ennemi de toujours : Mellin de Saint-Gelais : il est un poète courtisan. Voilà pour les grandes lignes à peu près connues de tous : mais c’est au détour de petites anecdotes qu’on découvre d’autres aspects de la vie de Ronsard : une nouvelle amoureuse méconnue, un nouvel engagement poétique, une nouvelle retouche apportée à une œuvre qui ne paraît jamais être définitive.

              Inutile de dire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Les amours blessées : Jeanne Bourin réussit un excellent compromis entre le roman  purement historique et le témoignage d’une femme sur son temps, sur les grands et petits événements qui le jalonne, mais aussi sur sa vie intime de femme en prise avec une dégradation des libertés acquises au Moyen-âge. L’ensemble respire l’authenticité d’un temps passé qui nous questionne et nous fascine encore : d’ailleurs, ce matin, j’ai marché dans Mustra (Grèce, dans le Péloponnèse), site médiéval du 14ème siècle situé non loin de Sparte : de quoi méditer sur le temps qui passe, et sur ce qui reste de nos amours… 



23/10/2016
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