Michel Houellebecq : Soumission/Mal dominant

          Voici un roman qui a suscité un certain émoi républicain lorsqu’il est sorti. Son auteur ? L’inénarrable Michel Houellebecq, chantre de la mal-pensance et provocateur à ses heures. Son titre ? Soumission. Le roman paraît en 2015 aux éditions Flammarion.

           François est un professeur à l’Université de La Sorbonne. Si son boulot de professeur l’ennuie profondément, il n’en est pas moins un intellectuel brillant, spécialiste de l’écrivain Karl-Joris Huysmans. Par contre, au niveau sentimental, c’est la bérézina : les femmes quittent François au bout d’un an, maximum. A l’heure où commence le roman, il a une aventure avec une étudiante juive prénommée Myriam. Nous sommes à la veille des élections présidentielles de 2022. C’est toujours François Hollande qui est au pouvoir, mais plus pour longtemps. Partout, des violences ont lieu, en France, violences commises surtout par des « identitaires » ou des intégristes musulmans. D’ailleurs, les résultats de l’élection sont sans appel : exit l’UMP et Jean-François Coppé, exit le PS et Manuel Valls ; c’est Marine Le Pen qui affrontera au second tour Mohamad Ben-Abbès, le chef du parti des frères musulmans, parti créé après l’élection présidentielle de 2017. Le séisme a donc eu lieu. Myriam, inquiète, décide de quitter la France et part s’installer en Israël. De son côté, François erre dans une France à feu et à sang, où les violences sont tues par les médias : personne ne veut attiser les haines et accuser l’un ou l’autre parti d’être à l’origine de cette barbarie. Le second tour calme très vite les esprits : pour battre Marine Le Pen, les partis républicains se sont alliés au parti des frères musulmans et Mohamed Ben-Abbès devient président de la République. Petit à petit, le visage de la France change. Après une période d’errance et d’investigations diverses, François accepte de réintégrer l’université – fermée pendant quelques mois – et pour ce faire, il se convertit à la religion musulmane et trouve le bonheur : désormais, il va pouvoir épouser plusieurs femmes qui, toutes, lui seront soumises.

           Il est assez étrange et amusant de lire ce roman à la veille du premier tour des présidentielles de 2017. Certes, le roman est déjà daté ! Jean-François Coppé est en état de mort cérébrale, l’UMP n’existe plus. Valls ne sera plus au pouvoir exécutif en aucune façon dans les 5 années à venir, pas plus que François Hollande. Mais là n’est pas vraiment l’intérêt de ce roman assez subversif.

         D’abord, j’ai apprécié le parallèle établi entre l’itinéraire de Karl-Joris Huysmans et de François, son exégète émérite. Huysmans, qui a éprouvé les limites du mouvement naturaliste à travers des œuvres qui portent des titres aussi optimistes que En rade ou A rebours, est aussi un épicurien malheureux en amour mais capable de se contenter des petits plaisirs de la vie : un bon repas, une cigarette. Enfin, il se tourne vers la religion catholique, trouve un bonheur tranquille dans l’abbaye de Ligurgé avec une femme, sorte de servante personnelle, qui lui mitonne de bons petits plats. De son côté, François qui accumule des désastres amoureux – et est totalement en rade -  tente de trouver la même sérénité à l’abbaye de Ligurgé ; mais c’est un échec car l’endroit a bien changé et offre à celui qui veut y effectuer une retraite un visage aride et austère. C’est finalement dans la religion musulmane qu’il trouve le bonheur car, désormais, s’unir à une femme - voire à plusieurs - les avoir à disposition pour tout – la cuisine et la gaudriole - est chose possible.

          Pour achever le parallélisme entre Huysmans et François-Michel Houellebecq, l’auteur s’amuse à éprouver les limites du roman naturaliste façon Zola. On sait à quel point cet écrivain aime fixer et symboliser certains aspects de ses intrigues romanesques dans des descriptions de type impressionniste qui unissent le paysage et les hommes dans une même vision. Quelle grandiose vision Zola nous propose-t-il de Paris dans la curée ! Vision crépusculaire d’un Paris à l’heure de la « curée » haussmannienne et à la veille du grand dépeçage, un Paris nimbé d’une « poussière d’or» qui l’enrobe depuis le haut de la butte Montmartre ! Chez Houellebecq, la chose est un peu moins grandiose ! On appréciera la vision dantesque de la grande manifestation de Marine Le Pen, quelque peu chahutée par un nuage en forme d’enclume qui menace la bonne tenue de son brushing et qui finit par lui éclater sur la tête !

              Certes, ce ne sont pas ces aspects-là de Soumission qui ont fait polémique à sa sortie. La polémique vient de ce que Houellebecq semble proposer et souhaiter un bienfaiteur retour du religieux dans l’Etat républicain. C’est encore plus subversif lorsque ladite religion s’avère être l’Islam – et non le catholicisme. Et que dire lorsque l’auteur semble présenter l’affaire comme inéluctable ? En effet, François, s’il ne prend aucune position bien définie sur le séisme qui secoue la France, discute avec des collègues, des intellectuels qui, eux, débattent des enjeux qui sont au cœur de l’avènement de la religion musulmane comme culte dominant et engagé dans la gestion de l’Etat. C’est ainsi que l’on passe de la théorie du remplacement à celle, plus inquiétante, de la critique du positivisme matérialiste et athée qui est – encore, jusqu’à preuve du contraire - l’idéologie motrice de notre république démocratique et laïque. Progressivement, ces principes basés sur une espèce de rationalité scientifique, auraient rongé les différentes sphères qui relient les hommes entre eux les laissant face à eux-mêmes, dans une solitude effroyable : l’individualisme. La dernière sphère qui a volé en éclat sous l’effet de ces principes, c’est la famille – critique à peine voilée du mariage pour tous dont Houellebecq ne parle pourtant pas. Face à la dissolution de la famille, l’homme se révolte et se tourne vers la religion car elle met la famille au centre de ses préoccupations. Certes, la religion catholique existe et aurait pu être un rempart face à la solitude organisée mais elle est épuisée, incapable de restaurer une quelconque cohésion entre les individus, totalement rongée par le positivisme issu du siècle des lumières. Seule la religion musulmane peut encore remplir cette fonction.

             Enfin, Houellebecq a l’intelligence d’éloigner du débat l’obscurantisme qu’on relie communément à la religion. Il propose un nouveau président qui introduit dans la gestion de l’Etat un Islam éclairé, éloigné de tout intégrisme et fait de Mohamed Ben-Abbès, non pas un ayatollah, mais plutôt un digne héritier d’Auguste bien décidé à faire de l’Europe un nouvel empire romain. Ainsi, l’Islam n’est-il pas le grand méchant loup et finit par paraître souhaitable à François qui s’y convertit et ne le regrette pas. Bien évidemment, les raisons de ce nouveau bonheur n’ont rien d’intellectuel ! En soumettant les femmes aux hommes, l’Islam permet à François d’établir des relations apaisées avec elles… et même des relations stables et épanouissantes, ce qu’il n’avait jamais connu. Bien évidemment, on reconnaît la misogynie de notre Houellebecq ; on continue à se demander s’il ne se fait pas encore ici, le chantre de la mal-pensance et de la provocation à tout crin. En tout cas, en ce qui concerne Soumission, la chose m’a amusée. En faisant de son « héros » un looser de l’amour, un être en décrépitude – à un moment, il attrape de drôles de démangeaisons purulentes et passe son temps à se gratter les pieds – un personnage désenchanté et nihiliste, revenu de toute posture idéologique, qui voudrait simplement jouir un peu de la vie dans son corps, il nous donne les clefs pour comprendre cette misogynie qui consiste à se défausser sur les femmes de ses propres insuffisances. Pour le reste, je ne suis pas convaincue que Houellebecq désire personnellement l’avènement de l’Islam dans les rouages de l’Etat français. Cependant, il est vrai qu’il provoque chez le lecteur un sacré remue-méninge.

              Et puis, cette mise en perspective de la décadence d’un personnage qui trouve une réponse et un nouveau départ dans l’Islam et de la décadence d’un pays qui n’en peut plus et trouve une issue dans la mise en place d’un Islam modéré dans ses rouages, suscite finalement une réflexion plus large sur la vanité des choses. La France n’a pas toujours été « la fille ainée de l’Eglise », un pays à dominante chrétienne. Les Gaulois étaient animistes. L’empire romain était polythéiste avant de se démanteler et de donner naissance à des pays chrétiens ou musulmans. Ce que je veux dire, c’est que de la même manière que les hommes sont mortels, les empires, les civilisations sont périssables. Rien n’est jamais écrit pour toujours dans l’airain.

              J’ai beaucoup aimé Soumission. C’est un roman habile et intelligent, provocateur si on veut car quand rien ne va plus dans la vie, il faut rompre et avoir le courage d’un nouveau départ – même si celui proposé par le provocateur Houellebecq ne me parait pas génial ! Mais pour l’instant, je glande en Espagne dans une hacienda bordée de cactus, à boire des mojitos et des margheritas. La France, ses élections, et tout le reste sont bien loin. En ce qui concerne ma conversion à l’Islam et le port du foulard, c’est très loin, aussi. On verra ça plus tard, bien plus tard. Disons dans trois siècles.

             Car avant de connaître le grand frisson islamique, je souhaiterais en connaître un bien plus modeste ! Il parait que voyager en train procure des sensations inédites ! Mais comme je ne sais pas où est la gare, j’ai encore dû utiliser ma vieille bagnole poussive pour me rendre dans mes châteaux espagnols. Beurk !

 



26/04/2017
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