LECTURES VAGABONDES

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Elfriede Jelinek : La pianiste/Piano forte

          Aujourd’hui, nous partons en voyage ! Direction, Vienne pour ce très unique et très dérangeant roman d’Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature en 2004. Elle écrit la pianiste en 1983, mais l’œuvre parait en France en 1988 aux éditions Jacqueline Chambon.

          Erika Kohut est professeur de piano. A 35 ans, elle vit encore avec sa mère dans un petit appartement viennois. Si cette dernière nourrissait de grandes ambitions pour sa fille, celle-ci échoue à devenir concertiste. Erika devient donc professeure de piano. Parmi ses élèves, un certain Walter Klemmer tombe amoureux d’elle. Cependant, Erika est à la fois une femme sensuelle et coincée. Si elle fréquente les peep-shows et les cinémas pornos du Prater, elle n’en reste pas moins une femme qui n’a jamais connu le plaisir ni l’amour. Autant le dire tout de suite, Erika est psychologiquement malade, conséquence de ces privations. Elle se scarifie lorsqu’elle est seule avec elle-même. Cependant, Walter se déclare et aussitôt, Erika ressent l’appel de la chair. Mais, maladroite dans son désir d’un don total d’elle-même, la jeune fille écrit une lettre à l’attention de Walter, lettre dans laquelle elle exprime le vœu d’être frappée et martyrisée par son amant. Cette lettre sonne le glas de l’amour que Walter éprouve pour Erika. Le jeune homme est désormais incapable de bander face à elle ; s’ensuit une réaction agressive du jeune homme qui frappe et viole Erika. Bien décidée à se venger, Erika se rend à l’université où étudie Walter avec un couteau destiné à le poignarder. Mais, voyant son éphémère amoureux conter fleurette à une fille de son âge, Erika rentre chez elle, auprès de sa mère.

          Avec La pianiste, Elfriede Jelinek signe un roman fougueux et violent. On est d’abord surpris par l’originalité de son écriture, toute faite de violence, d’emportement, de propos parfois absconds, mais globalement très prenante.

          La pianiste, c’est d’abord le portrait d’une femme brimée à la fois par sa mère, par les hommes et par ses propres désirs qu’elle n’ose assouvir. Le seul espace où elle domine les hommes et le reste du monde, c’est l’espace musical. Professeure exigeante et pianiste de talent, elle échoue à devenir concertiste à cause d’un concours qu’elle n’a su remporter. Mais du talent, de la passion, elle en a pour tous les Brahms, les Schubert, et autres Bach.

A travers le portrait d’Erika, émerge aussi une réflexion sur le jeu du pouvoir lié à la sexualité. Professeur de piano, Erika domine, et son sujet, et ses élèves. Cependant, partout ailleurs, elle se montre soumise, même si elle croit le contraire. Lors de sa première confrontation avec son amoureux l’élève Walter, elle lui donne une lettre où elle exprime sa volonté d’être battue, liée, asservie à son amant. Cependant elle se leurre lorsqu’elle croit qu’ainsi, elle domine l’homme. Si elle commande et ordonne le déroulement de l’expérience sexuelle, Walter n’entre pas dans son jeu et c’est alors qu’elle perd son amour. De toutes les manières, face aux hommes, les femmes n’ont jamais le pouvoir et c’est Walter qui aura finalement de dessus sur Erika.

          Enfin, la pianiste exprime la violence du désir féminin refoulé, comprimé par les hommes qui refusent de sortir des conventions et des habitudes en matière de sexualité. Pourtant, en pianiste amoureuse des compositeurs romantiques, Erika souhaite sonder les mystères et les extrêmes du plaisir physique. Elle souhaite faire l’amour, composer le désir et le plaisir comme s’il s’agissait d’une symphonie emportée et violente. Mais la chose s’avère impossible à réaliser

          Si la musique est un chant de l’âme et un moyen d’exprimer la souffrance des corps, dans le monde réel et physique, il y a distorsion entre l’esprit et le corps à savoir que les désirs que portent les corps sont de l’ordre du bestial, de l’animal, du primitif. 

          Ainsi, ce premier roman d’Elfriede Jelinek est tout à fait surprenant : en quelques centaines de pages, elle offre un portrait de femme d’une densité incroyable : tantôt pathétique, tantôt inquiétante, tantôt grotesque. A cela s’ajoute une vision très noire des rapports amoureux, toujours cruels et douloureux. On peut donc lire La pianiste comme une composition musicale sur le désir physique avec en note dominante et majeure, l’homme, tandis que la femme porte la note mineure.

 



14/01/2019
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